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Accents poétiques

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Tropes bêtes

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

 

 

Allez me chercher un flambeau éclectique, et plus vite que ça !

 

Niako, atterré, laissait ces paroles péremptoires résonner dans sa tête endolorie. Un tombeau granitique, à la limite, peut-être cela pourrait-il se trouver sans trop de difficulté. Voire un tombereau mécanique, avec un peu d’imagination. Mais ce... machin-là ! Et pourquoi pas un lambeau cathodique, pendant que l’on y est !

 

« Le con ! » fit-il, se levant à regret. Il arpenta son bureau et se dirigea lentement vers la porte. Il se sentait abasourdi, retenu par une pesante méditation sur le sens de ces mots. Il alluma une cigalette à poil blond, goût phyltre, et ouvrit la porte. Dans le couloir arrivait Jacquot, le regard perdu, ses mèches noires hirsutes, vêtu, à son habitude, d’une grande bouse bleue boutonneuse.

 

« Eh dis donc, Coco ! lui clama-t-il, surmontant son dégoût. Le patron veut que je lui ramène (tiens-toi bien) un flambeau éclectique ! Tu sais ce que c’est, toi ? Il est fou ! »

 

Le coco se gratouillait ce qui ne saurait décemment se nommer. (Je parle de ce qu’il avait au milieu de la figure.) Il s’était arrêté à sa hauteur, c’est-à-dire très exactement à dix-huit centigrades de son menton, car il était plus petit. Il le fixait d’un regard gluant, douteux. Niako ne pouvait bouger.

 

« Ah ben, un flambeau ? Un flanc beau, sûrement, fit-il en détachant soigneusement les deux mots, quoique méticuleux, il ne le fût guère, de guerre lasse, las ! Eclectique, autrement dit bien choisi, pour qu’il ne dépare pas sa collection. Il a déjà ceux de cinquante-cinq secrétaires. Aucune n’a la même chute de reins ! »

 

Niako interloqué autant qu’incommodé, réfléchit intensément.

 

« Vois ça dans un dictionnaire de stylistique ! » lui recommanda Jacquot en chassant les mouches. Puis il s’éloigna vers la salle des papiers dus.

 

Niako diésa les épaules.

 

« Pfuh ! Qu’est-ce que tu veux que je trouve en Rhénanie... bougonna-t-il. J’y suis ! ajouta-t-il en tirant sur sa cigalette. La chute du Rhin, c’est en Suisse ! Tu parles d’une note de frais ! Je vais encore me faire attraper par le chef de compte habilité ! »

 

Il tourna les talons, ainsi que le reste, et rentra dans son bureau, laissant la porte toute verte.

 

« Mais qu’est-ce qu’il leur trouve, aux filles du Rhin ? »

 

Il se planta devant sa bibliothèque, saisit un tome de son dictionnaire encyclique orthopédique en mille huit cents volumes et fouilla :

 

« F... flambeau... Voyons voyons... »

 

Mais il le reposa bien tôt sur le trumeau. Il était de plus en plus perplexe, plongé dans des réflexes, des déglutitions cérébreuses qui l’agaçaient au plus gros poing. Il se sentait enduit de mystère et s’administra un clystère amer. Une quinte frénétique le secoua violemment. Cela avait pour effet de gonfler son bulbe rachidien (prêté par son pote Rachid), comme une baudruche panoramique. Alors, il conçut plus clairement quelque incohérence en ces errances linguistiques, et n’est probablement pas le seul.

 

« Non mais de qui se moque-t-on, ici ? souffla-t-il entre deux exhalaisons fumeuses. On me prend pour un idiot ou le suis-je ? »

 

Il braillait en se contorsionnant, mais le contraire pût aussi bien se vérifier.

 

Jacquot ne le lui avait-il pas dit : regarde dans ton dictionnaire de stylistique ? Enfin !

 

« Ouais. D’accord ! On fait dans le pat.. patat... genre : t’as pas ta caisse, hein ? fit-il, dogue noir.

 

- Ah ! Ah ! de mieux en mieux ! on se croit à saint-trope, eh ? »

 

Oh ! très bien ! Très drôle !

 

« Tenez, imbécile ! J’ai là ce que vous cherchez ! »

 

Il saisit le deuxième tiroir gauche de son burin, sous son mur haut, en sortit de secours une lampe de pochtron dont il peut toujours espérer qu’elle soit munie d’une pile ou face en état de fonctionner, peut-être, non ? Ben si.

 

« J’ai compris : allez les changer vous-même, vos fichus plombs ! Mais ne revenez m’embêter que si vous avez vraiment l’intention de me donner du travail. Crime passionnel, par exemple. Je ne me suis pas proposé à votre encrier pour vous amuser. »

 

Ouais, c’est ça ! Pff! Pas drôle, ce type ! Crime passionnel, tu parles, Charles !

 

Tiens, n’est-ce pas Jacquot qu’on pressent sur le seuil de la porte :

 

« Tu sais bien : il ne faut pas le contrarier, celui-là ! Passablement bipolaire, entre deux polars, -des vrais ! »

 

Ah oui ? Tu ne perds rien pour attendre, Coco !

 

Le lendemain, Coco trouva sur son propre (manière de dire) bureau un prospectus publicitaire l’invitant à lire un roman très fleuve, encore à paraître, dont le titre sera :

 

Le martyre de Coco au pays de l’enfer noir.

 

« Ah ! le salaud ! » hurla-t-il.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Des "errances linguistiques" et surtout des fous-rires linguistiques !

Des jeux de mots et des trouvailles verbales comme s'il en pleuvait, un plaisir.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Je suis gourmande de ce genre de texte, morceau de bravoure verbale, pochade linguistique où l’auteur tord le langage comme on tord un linge, pour en extraire le jus comique, absurde et grinçant. 

Cette technique me rappelle les jeux de mots surréalistes de Desnos ou Péret, ou l’humour de Raymond Queneau, où le langage est un matériau absurde, plastique, comique, absolument élastique et j'adore, forcément !

Je lis, je relis ... et cherche encore pourquoi Niako ..?


Modifié par Joailes

Posté(e)

Ah ! Là, là !

Là, les mots sombrent, se perdent, se volubilent, Bill ! Parfaite cerise sur le gâte-eau.

J'adore ce parfum de sérempidité extra-humaine, belle lecture, Hannibal, où la prose tâte à deux doigts du ciel.

Je serre la main à Alba et Joailles aux commentaires si billains et si millaires (ne pas confondre avec millères, les ères de mille ans).

En vous remaniant pour la jolie part d'âge.

Modifié par Errances

Posté(e)

De jeux de mots en trouvailles linguistiques hilarantes, un conte qui mêle habilement critique de la bureaucratie, "quête" de sens (si l'on peut dire...) et même roman noir !

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos
Il y a 20 heures, Joailes a écrit :

pourquoi Niako

Parce qu'il est niais et cucul, ce coco!. 🤪

Modifié par Thy Jeanin

Posté(e)

J'avoue @Thy Jeanin que j'ai lu et relu ton texte ... mon cerveau a surchauffé un moment! Ce texte est jouissif, un vrai carnaval de mots qui se prennent pour des idées. Je l'ai lu comme je regarderais un prestidigitateur qui rate exprès ses tours pour mieux réussir le suivant.

C'est du burlesque intelligent, du grotesque élégant, du Devos qui aurait oublié de rester sobre! Un pur moment de délire!🤣

Posté(e)

Je me suis bien régalée à la lecture de votre texte surréaliste avec ces détours de langage savoureux qui nous entraînent aussi dans l'absurdité des situations au bureau.
Il y a de l'oulipo là.

En tous cas très drôle !

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