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Dans la peau d’un millefeuille

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Dans la peau d’un millefeuille

Fantaisie gourmande et cruelle

 

 Je ne sais plus vraiment quand je suis née. Peut-être hier. Peut-être il y a une éternité, dans ce labyrinthe de pâte feuilletée et de crème à la vanille où ma mémoire s’égare. Toujours est-il que je me suis réveillée ce matin, figée sous la vitre lustrée d’une vitrine que j’ai d’abord prise pour un plafond de musée.

 

Le monde, de plus en plus précis, s’est ouvert sur un ballet d’individus aussi étranges que délicieux. Sur le plateau voisin, un baba au rhum reposait dans une flaque dorée, un sourire béat collé à la ganache. De temps à autre, il balbutiait des jurons flasques. À côté de lui, deux éclairs, l’un au café, l’autre au chocolat, se lançaient des piques acérées.

 

Le baba, titubant, leva un doigt imbibé de rhum et partit dans de grands discours incohérents. J’observais, sans oser parler. Chaque feuillet de mon corps semblait vibrer d’une pensée nouvelle, d’une émotion fugitive. Dans mon âme, je composais déjà des vers silencieux :

 

« Sous la vitre du jour,

Je frémis, mille pages légères,

Mille feuillets de bonheur. »

 

Ma voisine immédiate, une religieuse à deux étages, me remarqua enfin.

 

- Ma sœur feuilletée, tu es bien pâle. C’est ta première journée ?

 

- Je… je crois, répondis-je d’une petite voix. Où sommes-nous exactement ?

 

- Au Paradis avant la Chute, murmura-t-elle pieusement. Mais ici, le Paradis s’appelle « Chez Raymond et fils - Pâtissiers depuis 1923 ».

 

Elle me regarda d’un air compassé.

 

- Je prie pour nos âmes. Ce soir, il y aura des victimes. Les heures de l’après-midi sont fatales !

 

Un frisson de sucre glace me parcourut. Sur le plateau d’en face, on entendait d’autres commérages. Une tartelette aux pommes au regard coquin se regardait dans la vitre.

 

- Regardez-moi cette perfection ! Ces rondelles dorées, cet éclat… une œuvre d’art, tout simplement.

 

Une tarte aux fraises jalouse, assise sur un lit crémeux, ricana.

 

- Tant d’égocentrisme pour si peu de couleur ! Observe mon teint, fraîcheur carmin !

 

- Vous deux, soupira un Paris-Brest un peu joufflu, vous êtes pleines de vanité. Pendant que vous vous admirez, moi, je prépare mon départ en Bretagne.

 

Les voix des pâtisseries s’élevaient, se mêlaient, formant une cacophonie de sucre et de folie douce. Seule, la religieuse psalmodiait des prières.

 

- Que la crème nous garde, que la pâte ne craquelle point, que le glaçage ne fonde qu’au dernier jour…

 

Moi, je regardais dehors. Des visages humains, flous à travers la vitre, se pressaient, s’aplatissaient contre notre monde. Des enfants aux yeux brillants de convoitise pointaient le doigt, des adultes chuchotaient, et parfois, un geste d’achat tombait comme une sentence. La pince d’argent se glissait alors, froide, impitoyable. Le condamné disparaissait dans une boîte en carton.

 

Le baba fut le premier à partir, titubant toujours.

 

- Un baba plein de rhum pour monsieur !

 

Tous se turent un instant. Puis l’éclair au café, nerveux, lâcha :

 

- Je le savais. Il l’a bien cherché.

 

Le silence retomba. Je me sentais au bord du gouffre. Comment supporter cette attente ? Je décidai d’écrire. Pas avec des mots, bien sûr, mais avec mes feuillets qui me servaient d’archives. Chaque frisson, chaque frémissement d’air devenait une phrase invisible, un poème sculpté dans la crème.

 

« Être pâtisserie, c’est connaître la gloire d’un instant,

Et la disparition dans un soupir,

Car il n’est point d’éternité sous la vitrine. »

 

La religieuse me regarda longuement.

 

- Tu médites dangereusement, ma fille. Accepte ton destin : un bon dessert se donne tout entier.

 

Tout à coup, un rire perça l’air : le Paris-Brest agitait ses « bagages ».

 

- Adieu, mes vaniteuses ! On m’a commandé ! En première classe, direction Quimper !

 

La pince entra en action. La tarte aux fraises soupira :

 

- Qu’il parte donc, il empeste la crème au beurre.

 

Mais quand elle disparut à son tour, un silence angoissé se fit. Notre tour approchait. Le soleil, à travers la devanture, chauffait légèrement la vitrine. La tartelette aux pommes commença à transpirer du caramel, son reflet se troubla.

 

- Mon teint ! Mon si beau teint ! cria-t-elle.

 

L’éclair au café rit, mais son glaçage se fissura. Le rire vira à la panique. Moi, je restais droite, grave, poétique. Je pensai à ces voix humaines au-dehors, à leurs yeux pleins d’envie. Peut-être n’étais-je pas une victime, après tout. Seulement un peu de douceur pour un monde trop amer.

 

« Qu’ils me mangent, s’ils le doivent,

Mais qu’ils comprennent, dans la tiédeur de ma crème,

Qu’il existait là une âme de pâte feuilletée. »

 

À mesure que le jour baissait, la tension montait. Il ne resta bientôt plus que trois d’entre nous : la religieuse, la tarte aux fraises et moi-même. La religieuse priait de toutes ses forces.

 

- Miséricorde, Seigneur, pour nos restes !

La tarte aux fraises se mirait une dernière fois.

 

- Au moins, je partirai belle.

 

Puis la clochette tinta. Un couple entra. Leurs yeux se posèrent sur nous.

 

- Regarde celui-là, le millefeuille… il est superbe.

 

Une main s’avança. La religieuse poussa un cri. La pince d’argent plongea. Je frémis. Je fermai les yeux. Une boîte en carton se referma sur moi, et la lumière du magasin s’éteignit brutalement.

 

 « Je suis mille et une pages

Aux rêves déposés,

Et voici ma dernière. »

 

FIN

Modifié par Alba

Posté(e)

Ton texte @Alba est un Kafka pâtissier, teinté de poésie baudelairienne ! On rit, on s'émeut, et on réfléchit, tout en ayant envie soudain d'un millefeuille (ma pâtisserie préférée!) . C'est délicieux et troublant! Une fable métaphysique déguisée en fantaisie pâtissière.

Le memento mori gourmand : ces mots nous rappellent notre propre mortalité avec une tendresse inattendue. Un régal 😍!

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Sylvie, pour cette analyse si fine et si chaleureuse !

je me suis beaucoup amusée à écrire ce conte, tout en frissonnant un peu de terreur, c'est vrai : c'est de la gourmandise cannibale, quelle horreur !

Cerise sur le gâteau (forcément) : la pâtisserie Millefeuille ne pouvait être que poétesse, j'avoue qu'elle me ressemble un peu...

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

Posté(e)

Un conte "savoureusement" cruel qui nous place dans l'indélicate position de "celui qui va être mangé" ; c'est fort bien trouvé et tourné !

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Oui, merci, Nils ! Il y a en effet un soupçon de cannibalisme dans ce conte affreux, les pâtisseries sont tellement personnifiées !

Les peurs ancestrales de la dévoration ressurgissent...

Mais après tout, nous serons tous recyclés, êtres humains et gâteaux ! C'est la réalité qui est irrémédiablement cruelle. Ma plume n'a fait que l'imiter modestement...

⊙▽⊙

Posté(e)

Une écriture qui met l’eau à la bouche : les descriptions sont précises et évocatrices.

On voit, on sent presque les parfums de la pâte feuilletée, de la crème vanille et du rhum.

C’est un texte qui fait appel à tous les sens, un court métrage littéraire absolument charmant.

C’est intelligent, drôle, bien mené et porté par une idée fraîche qui fonctionne à merveille.

Pour les gourmands, ça fait l'effet d'une pub : je mangerais bien une tarte aux fraises ...


Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour ces mots si juste, Joailes.

Confidence d'une gourmande à une autre gourmande : impossible d'écrire un tel conte sans être fasciné par les rondeurs sucrées...

Ah ! Les sucreries ! Leur pouvoir est immense et leur destin, piteux. Mais elles ont leur heure de gloire. Ce dont beaucoup d'entre nous ne peuvent se vanter...

En attendant, cela fait grossir, et, comme dit la formule un peu vulgaire : "on l'a dans le baba !".

( ͡^ ͜ʖ ͡^ )

Posté(e)
  • Semeur d’échos

On aurait pensé que l’éclair parte plus vite, qu’il y aurait eu un salambo pour livrer une bataille perdue d’avance, un opéra pour jouer un requiem …

Modifié par Jeep

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour ce commentaire intéressant, Jeep !

Les pâtisseries deviennent bibliothèques par la grâce de nos papilles...

( ͡^ ͜ʖ ͡^ )

Posté(e)
  • Semeur d’échos

C'est joliment réussi! On aurait pu croire à une exercice de style, et l'on sort édifié. Et l'eau à la bouche.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Thy Jeanin ! Un régal pour les papilles et pour l'esprit. Le rêve !

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

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