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Qu'un dieu vous serve (II, 5)

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Posté(e)

Scène 5 – Juliette, Julien, Matamore, Caius & Volubile cachés, Arès

 

Arès entre, un balai à la main. Il porte une tenue de jardinier à la place de son treillis mais a toujours son casque et a retrouvé la lumière qui émane de lui et qui éclaire, encore, l’obscurité des mortels.

 

Arès : Ô Zeus, je te remercie pour l’ironie de la situation ! Moi, ton fils légitime, le dieu de la guerre, je me retrouve avec une bien belle arme entre les mains ! Regarde comment j’agite ce triste morceau de bois dans ce champ de bataille tout aussi triste ! Moi, l’unique fruit mâle de tes amours conjugales, je contemple une terre de mauvaise verdure quand je devrais profiter d’un champ de larmes, de boue et de sang ! Moi, ton garçon né de tes entrailles et de la matrice de ta seule épouse légitime, je balaie alors que c’est le ballet du massacre qui devrait m’appeler et des milliers de clameurs scander mon nom ! J’ai beau erré sur cet espace terrestre depuis des millénaires, je me souviens parfaitement comment les vents tempétueux de la Thrace formaient une douce musique à mes oreilles ! Tout n’était qu’orages, querelles et ruines ! Les moissons ne donnaient pas de blé mais du sang, je savais cultiver les sillons à ma manière en ce temps-là ! Les toits des maisons n’étaient pas de chaume mais de corps dépecés, j’étais également un grand décorateur, n’est-ce pas ? Et l’eau, et l’or, et l’or, et l’eau, tout coulait entre mes mains car tous savent que je méprise ces richesses ! Puis les vents m’emportèrent en Macédoine pour y attiser les feux de celui qui n’était pas encore grand ! Combien ce jeune prince fougueux déversa sa colère sur le nœud de la révolte thébaine ! Je ne lui en voulus point d’y détruire la fontaine autour de laquelle les Béotiens bâtirent leur cité ! Car chaque pierre abattue ravivait au contraire ma fureur et c’est avec le goût du sang à la bouche, l’épée meurtrière à la main et les cadavres aux pieds que je m’élançais aux côtés de ses troupes avides ! J’entrais au milieu des soldats car je ne suis pas comme toi, Père de tous les dieux ! Je me mêle aux mortels, j’endure leurs souffrances, je vois leur mort au plus près ! Cette journée, qu’elle fut belle ! J’écrasais de mon pied une vulgaire branche de cyprès, recrachais avec un goût amer la grenade rouge, me frottais de feuilles de frêne, refusais de cueillir le coquelicot malgré sa couleur vive, déchirais la rose entre mes doigts pour mieux en sucer les épines, dégageais d’une secousse le cône de l’épicéa, secouais ma tête agacée par le laurier tremblant et obscur, battais doublement l’olivier aux rameaux moisis, tranchais l’orme en même temps que le messager qui avait eu l’imprudence de se réfugier sous son ombre, étouffais le feu de mes lèvres glacées, m’enlaçais dans le lierre pour mieux arracher ses feuilles qui grimpaient à mon flanc ! Alors je la vis ! Elle était là : une simple fontaine ! C’est tout mon temple car je n’ai rien besoin d’autre pour être prié ! Je ne suis pas comme toi, Zeus, ni comme vous autres, les Olympiens ! Je ne demande pas le travail des mortels, l’amour de leurs femmes, la richesse de leurs familles ! Non ! Un simple bassin, une eau croupie, les restes funèbres de mes victimes, voilà ce que je réclame aux mortels ! Vous leur prenez la vie, je leur prends la mort : qui est le plus équitable ? Réponds-moi, Zeus ! Réponds-moi, Père de tous les dieux ! Réponds-moi… mon père. Rien ? Fort bien ! Alors continuons ! Jouons cette triste farce jusqu’au bout puisqu’il semblerait que c’est ce que tu attends de moi ! Comme le ballet des vents de ma demeure me manque ! Comme le ballet des tempêtes de sang me manque ! Et comme ce balai me les fait ressouvenir tant le contraire de ce qu’on aime ne fait qu’en raviver l’absence ! Qu’attends-tu de moi, Père invisible ? Quel signe veux-tu me faire parvenir ? Sois plus clair car ta foudre n’a rien d’évident pour moi ! Ce n’est qu’une misérable étincelle que tu fais surgir des cieux, à ta guise, pour te jouer des divinités qui t’obéissent et des mortels qui te craignent ! Mais apprends cela, Roi d’un ciel clair où rien ne brille : celui qui est exclu, il n’obéit pas et il ne craint pas !

 

Après avoir fini de parler, Arès commence à balayer le parc. Ses pas le transportent jusqu’à la cachette de Volubile. Il commence par donner un simple coup avec son balai sur l’écrivain propagandiste qui ne peut s’empêcher de pousser un cri.

 

Volubile : Aïe ! Voilà un coup de balai qui vaut bien un coup d’épée !

 

Arès : Que vous cachez-vous donc ? J’ai du travail et certainement pas le temps de jouer.

 

Volubile : J’étais là le premier et je suis écrivain.

 

Arès : Et moi balayeur. La fureur fait la loi.

 

Arès donne cette fois-ci un coup plus violent avec son balai qui pousse Volubile. Une série de roulades s’ensuit, Volubile poussant Caius, Caius poussant Matamore et Matamore poussant Juliette et Julien qui viennent eux-mêmes rouler aux pieds d’Arès.

 

Volubile : Aïe, je ne suis pas quelqu’un qui rôtit son balai !

 

Caius : Aïe, je ne suis pas un manche à balai !

 

Matamore : Aïe, je ne suis pas peau de balle et balai de crin !

 

Juliette : Voilà un beau ballet de sorcières !

 

Arès, à Juliette et Julien : Pouvez-vous m’expliquer ? Vos parents m’ont interdit de vous approcher et je crois les avoir entendus vous donner le même ordre.

 

Sans leur laisser le temps de répondre, Volubile, Caius et Matamore dépassent Juliette et Julien pour se précipiter, chacun à son tour, auprès d’Arès. Les enfants, à chaque fois, veulent s’interposer mais sont écartés d’un revers de la main.

 

Volubile : Seigneur Arès, à vos côtés, je rédigerai la meilleure des poésies épiques…

 

Caius : Seigneur Arès, à vos côtés, cette poésie portera la meilleure des révolutions…

 

Matamore : Seigneur Arès, à vos côtés, cette révolution donnera les meilleurs bras…

 

Julien : C’est à nous de parler !

 

Juliette : Ces revers de main, je vais les renverser !

 

Caius (pompeusement) : Taisez-vous, j’ai un statut…

 

Volubile (même ton) : Apprenez le silence, j’ai une fonction…

 

Matamore (même ton) : Fermez vos bouches, j’ai un uniforme…

 

Julien (du ton que seul un enfant peut prendre pour dénoncer les injustices) : Je crache sur vos statuts, vos fonctions et vos uniformes !

 

Juliette (du ton que seule une sœur qui prend conscience de la souffrance de son petit frère peut prendre) : Julien !

 

Caius (dédaigneusement) : Des enfants semblables à leur classe : sans éducation !

 

Juliette : L’éducation n’a rien à voir avec le statut social !

 

Volubile (même ton) : Des gueux illettrés qui ne sont rien !

 

Juliette : Ce sont les gueux comme nous qui vous font !

 

Matamore (même ton) : Je te leur en collerais une, moi ! (A part : Sauf qu’il y a ce géant à la mine impassible qui ne présage rien de bon !)

 

Juliette : Osez un peu vous en prendre à mon frère et à moi !

 

Caius : Mais c’est que c’est un animal enragé, elle vous mordrait presque !

 

Juliette : Vous nous poussez, nous nous défendons !

 

Volubile : Je reconnais bien là la fille de Jacques-la-colère !

 

Juliette : Je ne vous permets pas de parler de mon père de cette façon !

 

Matamore : Et que faudrait-il faire, alors ? Le célébrer ?

 

Juliette : Nous ne demandons que le respect ! Vous nous poussez, vous nous passez devant, vous nous méprisez, cela suffit ! Mon petit frère a été insolent, je le reconnais, mais vous faites exprès de nous pousser à bout !

 

Volubile (prenant à part Caius et Matamore) : Allons, laissons ces deux renardeaux avec le chasseur… Nous connaissons leurs parents, nous saurons comment nous y prendre ! Soyons unis : j’ai une idée pour nous mettre le dieu dans la poche…

 

Caius (à part, aux deux autres) : J’ai la même…

 

Matamore (à part, aux deux autres) : Moi aussi…

 

Ils quittent la scène avec fortes courbettes à destination d’Arès qui ne leur prête pas un seul regard, fixant au contraire sévèrement les enfants.

 

A suivre.

Modifié par Nils Exo

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une suite riche et prenante, danse des vanités et bal des lâchetés réunis !

Un joli jeu de mots sur ballet/balais...

Posté(e)

Tout droit dans la tradition satirique romaine de Lucilius (dont le prénom était Caïus). La diatribe à l'égard de Zeus est remarquable. Arès en balayeur: pas mal. Ses avanies sont connues, notamment lorsqu'il fut enfermé dans une jarre. Je crois que c'est Mercure qui le délivra.

Posté(e)
  • Auteur

Merci pour vos commentaires, @Alba et @Ferrandeix !

Arès est un dieu que je trouve intéressant et, malgré la grandiloquence de ses tirades, j'essaye de lui donner une certaine noblesse. C'est un dieu exilé, rejeté, qui se sent incompris ; on pourrait presque dire qu'il est en pleine crise existentielle !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Riche, en effet. On profite de moments évocateurs dignes d'Homère et l'on rit du côté farcesque. Même la Comedia Dell'Arte s'invite dans cette pièce inclassable!

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le monologue d'Arès est superbe. Tu as parfaitement capturé la voix d'un dieu déchu, à la fois grandiose et pathétique.

Le contraste entre ses souvenirs épiques (la Macédoine, le sang, les batailles) et sa réalité triviale (le balai, le parc) est à la fois drôle et tragique.

L'accumulation des plantes qu'il malmène (cyprès, grenade, frêne, rose...) est une très belle idée, peignant sa fureur à travers une botanique destructrice.

C'est de la belle ouvrage, à savourer sans modération ! Bravo @Nils Exo


Posté(e)

L’Iliade d’Homère revisitée avec une touche poétique. Quelle verve ! Sous votre très belle plume ,le beau jaillit du laid  pour reprendre une idée baudelairienne.   

Très belle réussite.

 

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