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Le destin tragique de Marius

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le destin tragique de Marius

Conte des lendemains de fête

 

Je l’ai vu en passant, coincé entre une poubelle et un abribus, à moitié renversé sur le trottoir. Il ne bougeait pas, bien sûr, mais quelque chose dans sa position m’a frappé. On aurait dit qu’il avait essayé de tenir debout jusqu’au bout, puis qu’il s’était résigné, glissant lentement jusqu’à trouver cet équilibre bancal. Autour, les passants détournaient le regard. C’était la fin de la journée, et le froid piquait.

Ça m’a pris, comme une curiosité. J’ai ralenti. Il avait encore quelque chose de digne, malgré la saleté et le manque d’éclat. Je ne sais pas pourquoi je me suis arrêtée. Peut-être parce que je n’aime pas voir ce qu’on abandonne — les objets, les gens, tout ce qui a cessé de servir.

Je suis restée là un moment. On devinait qu’il avait vu du monde, qu’il avait connu des jours meilleurs. Et, sans savoir pourquoi, j’ai eu envie de lui adresser la parole, de connaître son histoire.

Je me suis approchée. La nuit était glaciale, le vent coupait la peau. Il a parlé le premier :


— Vous venez voir le spectacle des restes. C’est à la mode, paraît-il.

Sa voix était sèche, fatiguée, mais pas hostile.


— Non, je passais simplement. Vous allez bien ?


— Mieux qu’hier, moins bien que l’an dernier, a-t-il soufflé. On s’habitue à décliner.

Il m’a fait signe de m’approcher. Sa manière de parler me désarmait : à la fois résignée et fière, presque théâtrale. J’ai pris appui sur la rambarde voisine. Le sol glissait.

— Vous vivez ici ? ai-je demandé.


— Depuis peu. On m’a laissé là, sans explication. Une mise à la rue élégante : on m’a déposé, on m’a redressé, puis on est reparti sans même un regard. Je devais être trop encombrant à l’intérieur.

Je ne savais pas quoi répondre. Et pourtant, plus il parlait, plus j’avais envie de l’écouter.

— Vous faisiez quoi, avant ?


Il a hésité, le temps d’une bourrasque.


— Ce n’est pas facile à résumer. On peut dire que j’occupais une jolie place. Pas de prestige, mais de l’apparat. J’apportais de la lumière aux autres.

Il a baissé la voix.


— J’étais un employé modèle : discret, stable, régulier. Puis un jour, on m’a sélectionné. On m’a choisi parmi tant d’autres.

Son regard semblait se perdre loin derrière moi.


— Ce jour-là, tout a changé. J’ai quitté mon coin tranquille. On m’a arraché à ma terre, vous voyez ? Emmené loin, dans une grande salle. Une sorte de restaurant luxueux, je crois. L’air y était chaud, chargé de rires et de parfums. Les gens chantaient, presque.

Il a souri.


— J’étais ébloui. On m’a donné un uniforme splendide. Plein de dorures, de rubans rouges, de reflets étincelants. Jusqu’à une étoile, tout en haut — si jolie que je craignais presque de la perdre. J’étais si beau qu’on s’arrêtait pour me regarder.

Son ton oscillait entre la fierté et l’étonnement.


— Je leur plaisais. On me trouvait élégant, unique, « authentique », disait-on. Les enfants me tournaient autour, riaient, prenaient des photos. J’étais devenu utile à leur joie. Ils m’ont même donné un surnom : j’étais Marius, la vedette du restaurant de prestige.

Il a soupiré longuement.


— C’est grisant, vous savez. Exister parce que les autres vous trouvent beau. Devenir une célébrité. Être aimé. On y croit, tant qu’on brille.

Je l’ai observé dans la lumière des réverbères  : sa silhouette semblait maigre, ses contours usés, son éclat effacé.


— Et après ? ai-je demandé.

Il a eu un rire bref, sans joie.


— Après, tout s’éteint. Toujours.

Il s’est tu un moment, comme si la suite l’épuisait d’avance.


— Un matin, sans prévenir, tout s’est arrêté. La musique d’abord, les rires ensuite. J’ai compris en voyant les premiers cartons. On pliait, on rangeait, on démontait. Et puis des mains se sont mises à me dépouiller de mes beaux habits. Les rubans, les dorures, l’étoile… tout y est passé. Elles ne prenaient même plus le temps de faire attention.

Il a haussé les épaules.


— J’étais nu. On m’a attrapé, déplacé, traîné dehors. On m’a posé ici, contre ce mur, et on est parti. Un camion a ronronné plus loin. J’ai su alors que c’était… terminé.

Un silence. Des flocons commençaient à tomber, fondant aussitôt sur le bitume.

— Depuis, je tiens comme je peux, a-t-il repris. Tant que le vent ne m’emporte pas, je reste là. On finit toujours par venir vous récupérer. C’est une question de jours.

Je le regardais avec compassion. Il semblait ancré au sol, mais prêt à basculer au premier souffle.

— Vous avez été heureux, au moins ?


Il a réfléchi.


— Oui. J’ai connu la lumière, la chaleur, l’attention. Mais c’est bref, toujours bref. Après, on se refroidit, on perd ses couleurs.

Il a marqué une pause, regardant le trottoir devant lui.


— On dirait que vous vous sentez coupable, a-t-il ajouté sans me regarder.


— Ce n’est pas ça, ai-je dit. C’est que votre histoire ressemble à beaucoup d’autres.


Il a souri, presque amusé.


— C’est flatteur. Je ne pensais pas être si universel.

Le vent a forci. Plus bas, au bout de la rue, un grondement s’est fait entendre. Une lumière orange a balayé les façades. Il a levé la tête, lentement.


— Les voilà, a-t-il murmuré.

— Qui ça ?


— Le service. Ceux qui débarrassent. Ils font leur tournée chaque année, au même moment. Ne restez pas là, ça ne vaut pas la peine de regarder.

Mais j’ai reculé d’un pas, sans partir. Le camion s’est approché, lourd, métallique. Deux hommes en gilet fluo sont descendus.


— Encore un, dit l’un en s’étirant. Ramasse-moi ça.

Ils se sont penchés vers lui, l’ont saisi à la base. Il a laissé échapper un faible craquement.


— Attendez, ai-je soufflé. Vous ne pouvez pas le…


Je n’ai pas fini ma phrase.

Les deux hommes l’ont soulevé sans difficulté, l’ont porté jusqu’à la benne et l’ont jeté dedans. Il a roulé sur le flanc, émettant un froissement sec en frappant contre d’autres silhouettes semblables.

L’un des employés a refermé la porte métallique.


— Direction la déchetterie, a-t-il dit. On en a encore dix comme ça à faire.

Ils sont remontés dans le camion. Le moteur a rugi.

Je n’ai pas bougé. Sur le trottoir, il restait quelques aiguilles collées au bitume, une ficelle rouge, un bout de guirlande déchirée. La neige s’y mêlait.

Le camion s’est éloigné, sa lumière clignotante disparaissant au coin de la rue. Le silence est revenu.

Je suis restée là un instant. Le mur, nu à présent, paraissait vide. L’endroit perdait quelque chose d’indéfinissable. Dans la benne, il y en aurait d’autres – tous pareils, tous usés, tous jetés après avoir brillé.

Je me suis demandé comment il avait pu parler ainsi, d’où lui venait cette voix tranquille et ce ton ironique. Peut-être n’avait-il rien dit du tout. Peut-être avais-je juste prêté des mots à ce qu’on laisse mourir debout au bord d’un trottoir.

Je me suis éloignée. Le vent passait entre les immeubles, soulevant les papiers, les restes des fêtes, et ce qui brillait encore faiblement avant l’aurore.

Et puis j’ai versé une larme sur le triste destin de Marius, le sapin de Noël.

 FIN

Modifié par Alba

Posté(e)

Marius est un joli nom pour un sapin dans ce triste conte de Noël qui résonne comme une parabole sociale.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Ah, Marius ! À faire pleurer Fanny !

Merci pour ce commentaire, Nils, Oui, nos déchets disent beaucoup de nous-mêmes et de notre société.

"Montre-moi ta poubelle, je te dirai qui tu es !"

( ͡^ ͜ʖ ͡^ )

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le style est sobre, précis, avec juste ce qu’il faut de poésie dans l’observation.

Les détails concrets comme la ficelle rouge, les aiguilles collées ancrent le merveilleux dans le réel.

Un texte touchant sans être larmoyant, qui donne une voix à ce qui est condamné au silence et nous rappelle que chaque chose jetée a peut-être une histoire à nous conter, si l’on accepte de l’écouter.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour ce commentaire et cette lecture, Joailes !

Ah ! Si les choses pouvaient parler, peut-être comprendrions-nous l'urgence de nous taire, et de réfléchir !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Splendeur et misère du Tannenbaum... La personnification est si bien réussie qu'il est aisé de glisser vers une lecture seconde allégorique. Ne sommes-nous pas tous appelés au même sort? Appelés seulement. Il n'est pas obligatoire de répondre à l'appel. 😉

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup pour ces mots, Thy Jeanin ! J'ai essayé en effet de jouer sur l'ambiguïté entre le vivant et l'inanimé.

La vraie nature de Marius ne se révèle réellement qu'à la fin de ce conte morose et un tantinet satirique.

Il y aurait tant à dire sur ce qui peut apparaître comme une fable des temps modernes... Les objets sont parfois plus humains que les humains.

Posté(e)

"Vous venez voir le spectacle des restes. C’est à la mode, paraît-il." : cette voix fatiguée mais digne confère au sapin une humanité touchante. Sans être moralisateur, le conte interroge notre rapport consumériste aux fêtes. L'éphémère imposé pourrait aussi bien décrire des destins humains: célébrités, mannequins, ou simplement la quête contemporaine de visibilité sociale;

Ton texte @Alba me fait penser à Andersen (le Sapin) mais avec une noirceur urbaine.

Tu as su donner à Marius une âme et c'est le propre de la vraie littérature! Bravo!💙

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Vol au Vent, pour ces propos si sensibles et si pertinents !

Les contes de Noël sont généralement joyeux, mais les lendemains de fête sont toujours difficiles : passée la griserie des vins et des lumières, le triste revers de nos bacchanales de l'abondance apparaît dans toute sa laideur, entre deux nausées.

Je préfère à l'évidence la basilique de Vézelay à la rue Saint-Honoré !

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

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