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Hublot sur la ville

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

 

 

          Il suffit de se pencher à la fenêtre, de laisser monter la vague des êtres, chacun pressé de suivre le sillon qu’un destin lui a tracé.

L’azur là-haut est un tableau éternellement insignifiant.

Les astres se lovent dans un mutisme têtu.

Il y a du vent, l’air entre dans mon appartement, c’est le hublot de ma traversée quotidienne.

Je regarde les petites bêtes, comme quand j’étais petit.

Cet homme-là, à la vareuse déchirée, fonce, poings serrés, vers une résolution qui est son chemin de croix.

Cet autre, par la grâce de ce poison qu’on nomme alcool, se faufile dans sa nuit rocheuse avec l’élégance drolatique d’une danseuse, celle d’un rat.

Qui fait résonner ainsi ses escarpins ?

Quelque dame dont l’immense étole de soie ne craint pas la pluie qui se met à goutter.

Elle arbore un sourire rouge à lèvres, tient son buste bien haut.

On voit que son sociotope n’est pas cette rue meurtrie par les effluves d’ordures.

L’expert s’y perd parfois.

Ce jeune garçon, par exemple, dont les cheveux mi-longs flottent dans la brise, porte un livre sous le bras qui n’est pas un manga ni une console de jeux.

D’où vient cette espèce en voie de disparition ?

Est-il de cette race d’adolescent amoureux de sa teacher, comme naguère, un romantique persistant?

Sirotera-t-il une tasse de thé à son arrivée chez ses parents ?

Depuis que j’observe, mon esprit divague assez pour que je fasse abstraction des âges.

La vieille dame dont on devine le cri de terreur à chaque pas douloureux, le bébé qui ne sait que les pleurs dans son landau, enfants et parents, hommes et femmes, aisés ou pauvres, tout ce monde se confond, comme banc de poissons, liés par le fait qu’ils vivent, frétillent, nagent dans le grand océan de l’existence, et leur âge tout à coup n’a plus d’importance.

Ils sont tous là saisis dans leur être-en-jeu, leur existence, et transcendent le temps, qu’il les capture plus ou moins tôt ou tard.

Je ne vois plus que la vie.

Elle est mortifère, évidemment.

Courez, petites bêtes, courez pour doubler l’immonde griffe du temps qui vous plaque au sol, couverts de nécessités !

Comme j’aimerais, ni ange ni démon, faire sauter votre carapace pour scruter vos stratégies de survie, ô mollusques qui vous croyez si bien désancrés !

Toi, peut-être, malgré tes rites quotidiens, tu ne passeras plus sous mon nez.

Toi, je t’ai croisée autrefois dans mes rêves et j’y croyais.

Celle-ci, je ne l’ai pas écoutée me parler et j’ai tant manqué !

Là-bas, on ferme les lourdes portes de l’horizon, il fera noir, ce soir, il fera froid.

La nuit jette son grand filet sur des alcôves vides, des lits où coulent des corps trop lourds.

Les amants véritables depuis leur jeunesse ont fui pour l’auberge de la providence.

Et moi, penché là au dernier étage, j’ai jeté mon cœur en lambeaux, tout à l’heure.

Je récupère maintenant, comme elle passe, à la furtive manière d’un hirondelle égarée, ma mémoire ensanglantée.

Modifié par Thy Jeanin

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une méditation existentielle, existe en ciel...

Le spectacle de nos semblables rend songeur, en effet...

Posté(e)

Très belle description. L'art d'observateur du poète.

Posté(e)

Un mélange de réalisme cru et de lyrisme sombre . La fenêtre devient prisme et révèle la foule, comme un océan de vies. Une très belle écriture, Thy Jeanin, dense, vibrante, parfois vertigineuse, qui capte la beauté et la cruauté du temps qui passe.

Posté(e)

Un texte qui commence comme une description pour terminer en introspection, c'est fort bien mené et très bien écrit, bravo !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

J'aime particulièrement cette idée de hublot, fenêtre hermétiquement close qui protège mais n'empêche pas la vue.

Au final, ce hublot est moins une fenêtre sur la ville qu’un miroir de l’âme de celui qui regarde.
Chaque passant devient le reflet d’une part de lui-même : ses regrets, ses curiosités, ses effrois et la ville tout entière se transforme en une allégorie fluide et tragique de la condition humaine : une course contre le temps, une danse entre nécessité et grâce, un ballet d’êtres qui s’ignorent, vus depuis la hauteur fragile de celui qui croit avoir renoncé à y prendre part.

C’est un texte dense, sombre, mais traversé d’une beauté rugueuse et d’une forme de tendresse désespérée pour ces petites bêtes que nous sommes tous.


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