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Qu'un dieu vous serve (I, 3)

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Posté(e)

Scène 3 – Jacques, Jacqueline

Jacques (s’écroulant sur un banc) : Mes aïeux ! J’ai bien cru qu’il ne partirait jamais ! Et dire que nous avons treize mois à tenir comme cela !

Jacqueline : Tais-toi donc, Jacques ! Non seulement il pourrait t’entendre mais encore il n’est pas impossible qu’il ait connu tes aïeux… Alors ne les invoque pas à la légère, je te prie.

Jacques : Et ta godiche de fille qui joue les mijaurées devant lui ! Si je ne m’étais retenu, je te lui en collais une !

Jacqueline : Mais laisse-la donc, et ton fils également, nous nous en occuperons plus tard. Pour l’instant, le plus important est de savoir comment nous sortir de cette situation. Comme tu le dis, treize mois, c’est long…

Jacques : Le Messager avait l’air d’un humain mais celui-là, il… il… il me terrifie ! As-tu vu ce casque sur sa tête ?

Jacqueline : Oui, je l’ai vu. Peut-on parler maintenant ?

Jacques : Et cette tenue…

Jacqueline : Tu vas aller jusqu’aux chaussures ?

Jacques : Et ce regard…

Jacqueline : Après la tenue, l’anatomie ? Vivement que tu sois atone…

Jacques : Et cette bouche…

Jacqueline : Préviens-moi quand tu seras arrivé au milieu…

Jacques : Et ce menton…

Jacqueline (à part) : L’anatomie a toujours davantage intéressé un homme que la tenue…

Jacques : Et ce discours…

Jacqueline : Tu t’intéresses enfin à ce que je dis ?

Jacques : Et cette obséquiosité…

Jacqueline (à part) : Tiens, j’aurais cru qu’un homme s’intéressait davantage aux manières d’une femme qu’à son esprit… Ah mais que suis-je bête ! Il ne parle pas de moi mais toujours d’Arès…

Jacques : Et ce… Et cette…

Jacqueline : Non mon chéri, il ne s’agit pas du dieu Seth, tu te trompes de mythologie…

Jacques : Je… Tu…

Jacqueline : Enfin une amorce de dialogue ! (Lui saisissant les mains.) Maintenant tu te tais et tu me laisses t’expliquer !

Jacques : Toutes mes excuses, je ne suis plus moi-même…

Jacqueline : Ce n’est rien, c’est de naissance chez toi.

Jacques : Jacqueline, je suis sérieux… As-tu réellement envie de garder pendant treize mois un dieu comme cet Arès ?

Jacqueline : Non, évidemment ! Mais écoute… Cet homme, pardon : ce dieu, nous a été confié, à toi comme à moi, par le Messager. L’important est d’avoir une marche à suivre… Imagine un peu que les voisins découvrent ce que nous cachons, nous n’aurons pas fini de nous attirer des ennuis… Et il n’est pas seulement question de la personne, pardon : de la divinité, décidément j’ai du mal à me faire à l’idée que ce soit un dieu !, il est aussi question de la durée.

Jacques : Quand on y songe, ce n’est pas le temps qui pose problème mais le fait qu’il dure. Que donne un temps immobile ? L’espace infini dans lequel rien ne bouge, rien ne se crée, rien ne se transforme. Que donne une durée ? Un être qui naît, qui vit, qui meurt, peu importe qu’il bouge, qu’il crie ou qu’il se mêle.

Jacqueline : Philosopher sans agir ne mène à rien, Jacques.

Jacques : Excuse-moi à nouveau, je t’écoute désormais.

Jacqueline : Je disais donc que le principal problème n’est pas tant la durée du séjour de cet homme, décidément : ce dieu !, que son identité. Je te propose donc, pour commencer, de faire plus ample connaissance avec lui. Peut-être trouverons-nous dans son récit quelque chose d’utile à exploiter…

Jacques (désignant le parc) : A la vue de tous ?

Jacqueline : Nous vivons dans une cité, Jacques, cela fait bien longtemps que plus personne ne s’intéresse à ce que nous y faisons, et de l’intérieur, et de l’extérieur. Dispute-toi dans la cage d’escalier et tout le monde accourt, discute avec un dieu dans un parc et le monde continue de courir. Si cela peut t’aider, tu n’as qu’à concevoir ces bancs de bois, cette pelouse herbue et ces grillages de béton comme une immense scène imaginaire. D’ailleurs, n’est-ce pas ce que nous faisons, nous autres des cités : s’imaginer une vie pour ne pas avoir à la vivre ?

Jacques (après un temps) : Soit ! Je pense que tu as raison, tu m’as toujours été de bon conseil et je ne vais pas remettre en question vingt ans de mariage pour un dieu ! Recevons Arès, mijotons-le un peu si tant est qu’il ne s’amuse pas à le faire avant nous, et débarrassons-nous de lui au plus vite ! Nous serons de bien tristes animaux de cirque, je le sens, et ces bancs resteront bien vides, ce qui me convient parfaitement, je dois le reconnaître. Que le spectacle commence donc ! (Inspirant un bon coup.) Arès, s’il-vous-plaît !

A suivre.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Voilà Arès sur le grill, donc...

Que va-t-il ressortir de cette confrontation ?

À suivre avec plaisir !

Modifié par Alba

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un dialogue qui me fait penser à Giraudoux. Très spirituel, drôle, et ancré dans un référentiel fondateur. Voilà qui est très agréable à lire.

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