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Faust joué

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

 

          Méphistophélès. – Vieil homme, pourquoi cette tête désespérée ?

 

Celui-là qui lui parlait ne portait pas son couvre-chef à plume. Pas de barbiche. Le douteux bonhomme séculaire a certes changé.  Et par où était-il entré ?

 

Méphistophélès. – Vieil homme, n’est-ce pas là suite logique à cet étrange phénomène, la vie ?

 

Il bougeait encore, le savant couvert de la neige des ans, en dépit de la froide raideur qui gagnait à cette heure tardive ses membres et son cœur.

 

Méphistophélès. – Vieil homme, confirme-moi, car je lis en tes rêves. Ton cœur bat, je l’entends au désespoir et sous ta lourde pelisse râpée, je sais que tu frémis comme un enfant qui pleure…

 

Faust. – Oui, je voudrais, je voudrais tant reprendre ma place en un corps jeune, accueillant, vigoureux et prolixe !

 

Le menton virevoltait, l’œil s’allumait.

 

Faust. – Mais que peut-on ?

Méphistophélès. – Je le sais, moi. Tu ne me vois pas venir de n’importe où.

Faust. – Je ne t’attendais point, certes. Et je n’ignore pas l’objet de ton marchandage…

Méphistophélès. – Qui t’en parle ?

 

Même un vieux docteur peut être surpris. Oui, à ce moment précis, le ciel entra par la fenêtre, un ange s’était posé quelque part qui écouta.

 

Méphistophélès. – Vieil homme, réjouis-toi. Ce n’est pas ce qu’on t’a raconté. L’enfer ne t’attend pas, il est prêt, au contraire, à te dire adieu.

 

Faust. – Si cela m’embaume le cœur, il ne s’en éjouit pas. La vie fut si courte…

 

Méphistophélès. – Vieil homme, le temps passe, mais l’être reste : mystère pour toi, sans doute. Pense un peu : ta jeunesse, je te la rends. Jouis-en cent fois plus et mieux que tu ne l’as fait. Je ne t’impose rien en contrepartie.

 

Assis, le docte cacochyme n’en devina pas moins la tête de son interlocuteur se tourner vers l’ange, accoudé à la cheminée. Une aile frémit :

 

« Oui » fut-il prononcé. Et un parfum de lys envahit le bureau d’études.

 

Silence, ô tu n’étais plus le même ennui, aérien comme si le marbre se fût mué en plume.

 

Méphistophélès. – Tu vois, homme dont la sagesse a encore à apprendre, mais aux mystères il faut être initié. Tu as l’aval de nous deux et de ce dont nous sommes messagers. Du monde noir tu es dispensé, du monde de lumière reçois la grâce de l’assentiment.

 

L’ange n’avait pas bougé, moins volubile, mais son regard était de pur azur et le fixait en toute aménité.

 

Alors le vieillard rayonna de joie, torche de désir et de bonté, car ses qualités d’âme faisaient l’unanimité. Si un amour passionné pour la chair le hantait, il s’était toujours montré exemplaire. Voilà que son imagination vagabondait parmi les fleurs de printemps, au bras des filles, sous un soleil généreux et son sang galopait dans toute sa carcasse réchauffée par les vents du désir, du rire, comme qui est au bord d’un grand bonheur. Il en arriva, comme parvenu au rivage de l’immensité océanique, à contempler une vie nouvelle où résonneraient les cris des enfants qu’il n’avait pas eus.

 

C’était un jouisseur, mais pourtant et vraiment, un homme de bien. Il allait leur dire : « Je consens et vous remercie de toute la pureté de mon âme »…

 

Ce fut l’ange qui prit la parole.

 

L’ange. – J’ai mieux à te proposer, homme, quant à ton indéniable valeur morale. Tu peux recevoir le privilège, après ta mort, d’être un ange toi-même. Tu auras à intervenir auprès de tout ce qui souffre. Des pouvoirs surnaturels te seront conférés. Tu passerais ton temps à cela : faire le bien à qui le mérite.

 

Le vieillard eut un sursaut. Evidemment, sa conscience ne pouvait qu’accepter. Comment refuser, sensible qu’il était à l’injustice et à la souffrance, les ayant lui-même subies dans une frustration perpétuelle, tout le long de cette vie dont il n’avait pas profité ?

 

Faust. – Je ferai donc le travail que tu n’as pas fait pour moi, souffla-t-il, amer.

 

On ne lui répondit guère. Il n’eut que le temps d’ouïr ces deux murmures :

 

–  Il en est qui croient en nous mais ne nous voient pas.

– Et lui, ce drôle, nous voit, au contraire, mais ne croit pas en nous !

 

Ils étaient partis.

 

Et lui aussi, toujours assis sur son vieux Voltaire.

Modifié par Thy Jeanin

Posté(e)

Quel texte brillant!! j'ai adoré!! C'est intelligemment cruel: vous avez piégé Faust par sa propre bonté, et c'est l'ange, pas le démon, qui porte le coup fatal. Quant à la fin, ambiguë, elle est brillante d'ironie! Un mythe déconstruit, vous y excellez Thy Jeanin!🌟

Posté(e)

Cet ange mystérieux et Méphistophélès traduisent fort bien le dilemme intérieur de Faust, une relecture très intéressante de ce mythe !

Posté(e)

La peinture de la luxure est saisissante. Ne manquerait-il à cette histoire le fantôme de... Gretchen?

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un dialogue subtil et fort original, j'ai beaucoup aimé !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Pour moi, la dernière phrase est un chef-d'œuvre de mélancolie discrète : "Et lui aussi, toujours assis sur son vieux Voltaire."

Plus de métamorphose, plus de fuite.

Juste un vieil homme seul, figé dans son fauteuil et dans son destin d'éternel bienfaiteur malgré lui.

Le "vieux Voltaire" symbolise à la fois la raison sceptique et le confort terrestre auquel il renonce.

C'est une version profondément moderne et désenchantée du mythe, où le paradis est une prison dorée, et où le seul enfer est la vertu imposée.

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