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Le Voleur d’Âmes [Seconde partie]

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  • Semeur d’échos

Le Voleur d’Âmes

 

Deuxième partie

 

 

L’Art vint à sa rencontre. Il devint photographe dans les années 1920, spécialisé dans les lieux sacrés. Ses clichés en noir et blanc, pris dans les abbayes désertées ou les forêts brumeuses, suscitaient une fascination silencieuse. Il organisait des expositions, guidait les visiteurs, les amenait à contempler. Il capturait les essences spirituelles comme on cueille un fruit mûr. Il inventa ces mots, non sans ironie, qu’il commentait savamment pour ses admirateurs richissimes dont il subtilisait ensuite les âmes, après la fortune :

Que l’Ombre reprenne ce qu’elle a prêté, et que le Sang cesse d’abriter la Voix.

 

Il se fit ensuite conférencier. Le Verbe était avec lui. Il parlait merveilleusement de beauté, de transcendance, de “résonance intérieure”. Moitié gourou, moitié illuminé en apparence, Il n’utilisait jamais le vocabulaire religieux. Il préférait les termes neutres, les métaphores vagues. Il savait que l’âme ne dépendait pas des dogmes, mais de l’état de réceptivité. Il suffisait d’ouvrir une brèche et de faire la cueillette de ces essences enfiévrées. Tout était si simple, alors…

 

Dans les années 1970, il s’installa brièvement dans le sud de la France, sous le nom de Thierry Dumas. Il animait des stages de méditation dans les Cévennes, mêlant silence, marche et contemplation. Les participants repartaient changés. Certains devenaient encore plus apathiques, d’autres davantage instables. Aucun ne comprenait ce qui leur manquait, ce qu’ils avaient perdu sans s’en rendre compte.

 

À l’aube du XXIe siècle, il comprit que le numérique offrait des possibilités inédites. Il créa un personnage public : Théo Delamarche, “guide en éveil spirituel”. Il ouvrit un site, publia des vidéos, proposa des retraites. Il maîtrisait les codes. Il ne promettait rien. Il suggérait.

 

Ses retraites se déroulaient dans des lieux soigneusement choisis : la baie du Mont-Saint-Michel, les gorges du Verdon, la forêt de Brocéliande… Il y emmenait des groupes restreints, les immergeait dans le silence, la beauté, la lenteur. Il attendait le moment propice. Celui-ci finissait toujours par arriver. La recette était imparable. Les êtres humains sont tellement naïfs et malléables ! Ils ne demandent qu’à s’extasier. La formule n’avait jamais changé. Murmurée à voix basse, elle suffisait. L’âme se détachait, imperceptiblement. Théobald la recueillait, la conservait, la livrait sans discours inutile.

 

Théo n’avait jamais cherché à échapper à sa condition. Il ne l’avait jamais remise en question. Depuis le jour de ce fameux pacte avec le Démon, il avait accepté son rôle avec une rigueur sans faille. Il expérimentait à chaque capture un plaisir immense. Le plaisir de la capture d’âme ne ressemblait à aucune émotion humaine. C’était une satisfaction froide, pareille à celle d’un tiroir-caisse qui serait devenu vivant. Il éprouvait un contentement profond à chaque capture. L’âme, une fois contenue dans la fiole, devenait sa chose, objet de collection livré avec plaisir au Maître des Ténèbres.

 

Il conservait les âmes dans une crypte souterraine, creusée sous une cathédrale abandonnée en Bourgogne. Chaque fiole était étiquetée, datée, rangée selon un système que lui seul comprenait. Il y venait souvent, non pour prier, mais pour contempler. Il passait des heures à observer les vibrations, les couleurs, les variations subtiles. Il ne les ouvrait jamais. Puis il les confiait au Démon.

 

Un jour, au sein de l’immense cathédrale désertée, alors qu’il rangeait une nouvelle fiole, il sentit une variation. Une vibration inhabituelle. L’âme contenue dans le flacon semblait instable, comme si elle résistait. Il l’examina. Elle provenait d’une jeune femme rencontrée lors d’une retraite en Islande. Elle avait pleuré devant une cascade, puis souri, puis s’était tue. Il l’avait entraînée dans un lieu tranquille et murmuré sa formule. Mais quelque chose, dans cette âme, persistait. Elle semblait vouloir s’échapper. Théo hésita. Il n’avait jamais ouvert une fiole. Mais cette fois, victime de sa curiosité, il le fit.

 

L’âme s’échappa en silence. Elle ne disparut pas. Elle resta là un moment, flottante, lumineuse, intacte. Elle le regardait. Pas avec des yeux. Mais il sentait son regard. Il ne comprenait pas. L’âme s’approcha. Théo perçut de l’intérieur son vibrato infime. Dans sa grâce évanescente, cette âme ô combien pure avait compris le manège infâme de son geôlier et se rebellait.

 

Son chant résonna dans l’esprit rugueux du voleur d’âmes et s’y inscrivit pour toujours :

 

Le cœur cathédrale

 

Nervures de la pierre, élans vertigineux,

Cette église est forêt où murmurent les anges,

Leur vibrato lointain, promesse de vendanges,

S'élève en frémissant, doux songe résineux.

 

C'est un palais gothique au charme tendineux,

Mêlant la chair et l'âme en sublimes mélanges,

Chemin pavé de soufre où des faces étranges

Posent au paradis leurs rires lumineux.

 

L'Âme fleurit enfin en cette aube atomique

Éclose dans le noir, cantilène alchimique

Suggérant la Présence à l'immense Pouvoir.

 

Tout se remplit de vide, ô grâces temporelles

Au chiffre minéral qu'il s'agit d'entrevoir,

Le Symbole est partout, murmures crécerelles.

 

L’âme de la jeune femme prit ensuite son envol, vive et gracieuse, elle frôla le plafond de la crypte dans laquelle Théo se livrait à sa noire besogne, puis s’échappa par une fissure de la pierre. Elle avait fui, refusant la soumission, elle avait échappé à l’affreux destin qui l’attendait, créature évanescente livrée au Démon. Après son message angélique, sa Vérité lumineuse lancée à la face de ce monstre impassible qu’était le voleur d’âmes, elle avait regagné le Ciel des anges.

 

Théo, stupéfié, fut accablé un moment. Mais, philosophe, il en prit rapidement son parti. Le cynisme avait toujours triomphé en lui. Seule comptait la voix puissante de l’objectif final : survivre. Il haussa les épaules en murmurant à voix haute l’adage du bon sens populaire : « Une de perdue, dix de retrouvées ». Enfin, il rangea soigneusement les lieux sans repenser à la scène.

 

Puis il quitta la crypte et se remit en route. Sa besogne devait continuer. Et elle se poursuivit, sans discontinuer, à jamais et pour cette éternité qu’il avait choisie. Il ne se posait pas de questions. Le plaisir était toujours au rendez-vous du vol, comme le Démon, d’ailleurs, qui ne manquait jamais de venir récolter son tribut, sans un mot, sans un geste superflu. Tout était réglé au millimètre dans leurs relations, si l’on pouvait parler de relations, naturellement. Mais quelle importance ?

 

 

FIN

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