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Passé


Natacha Félix

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Mon amie de toujours, 

 

Cela fait une éternité que je ne t’ai pas contactée et tu seras sans doute étonnée de recevoir cette lettre. 

J'imagine que tu découvriras l'enveloppe portant ton adresse écrite à la main noyée dans une mer de catalogues et une ou deux factures. Surprise, tu la retourneras et en voyant mon nom tu hésiteras à la décacheter. Examinant mon écriture tu te demanderas ce que peut bien contenir ce morceau de papier blanc plié et gommé. Ton imagination s’emballera et tu feras des suppositions. 

Ne secoue pas la tête, je te connais assez pour savoir. Tu as toujours joué à deviner ce que j'allais dire, ce que je pensais, ce que je ressentais. 

Tu prendras ton temps pour décider de la marche à suivre, mais finalement ta curiosité l'emportera et tu t'installeras confortablement pour l'ouvrir. 

 

Je regarde la feuille sur laquelle sont écrits ces mots. Il me connaît si bien. J’avais presque oublié qu’il existait au monde une personne capable de me comprendre. 

Ces petits signes noirs griffonnés à la hâte prennent vie et l’impression de ne plus être seule dans mon appartement s’empare de moi. 

Je fais une pause dans ma lecture, appréciant le moment. Les yeux fermés, je m’enfonce dans le fauteuil en cuir usé et prétends pour un instant qu’il est à mes côtés. Qu’ensemble nous rions aux éclats comme nous le faisions si souvent. Je savoure l’émotion. 

 

Puis mes heureux souvenirs s’échouent sur les récifs des questions en suspens. 

Sa disparition soudaine ; l’inquiétude des jours suivants ; le soulagement en retrouvant sa trace après quelques semaines ; l'incrédulité provoquée par l'absence d’explication ; le manque de sommeil accompagnant la colère ; l’amertume de ma résignation à faire un deuil de sa présence. 

On ne se débarrasse jamais de la douleur causée par l’absurde. Au mieux on l’apprivoise, au pire elle nous dévore. Je réalise maintenant que les nombreuses théories et justifications élaborées par ma raison au cours des premiers mois de vide n’étaient qu’un exercice de domptage. Je n’ai pas réussi à chasser de mon coeur la bête sauvage. Elle est toujours là qui sommeille, recroquevillée dans un recoin sombre. L’encre est en train de la réveiller. 

 

Il faut dire que nous étions si jeunes lorsque nous nous sommes rencontrés que nous n’avons aucune mémoire d’un temps où nous n’existions pas l’un pour l’autre. Nos vies ont toujours semblé être naturellement liées. Même durant les années d’études à l’étranger qui contribueraient à faire de lui un chercheur renommé. Même durant ses retraits prolongés de toute activité sociale lorsqu’absorbé par un projet il oubliait de vivre. Je le comprenais et l’acceptais complètement. J’étais fière de lui, de sa passion, de son intransigeance, de son sens du sacrifice. 

 

Du passé mes pensées se tournent à nouveau vers le présent. La lettre. Pourquoi ? 

Une vague d’angoisse m’envahit. Qu’est-ce qui a bien pu le décider à refaire surface dans ma vie après tout ce temps ? 

Je veux savoir, pourtant j’hésite à poursuivre ma lecture. Je pressens quelque chose d’important caché dans les prochaines lignes. J’ai peur. J’ai peur de trouver ce que j’ai tant cherché. J’ai peur que les réponses ne soient pires que les questions. Lorsque l’on sait on ne peut pas ne plus savoir. 

J’inspire profondément, vaine tentative de dressage de mon anxiété, puis me décide à poursuivre. 

 

Tu as sûrement réalisé à présent que cette lettre est bien de moi et tu dois te demander pourquoi je me manifeste après ce long silence. Je vois d’ici sur ton front le pli que marque chez toi la perplexité. Ce pli familier qui apparaissait lorsqu’après quelques verres j’entreprenais de t’expliquer mes recherches. 

Ce pli n’a pas lieu d’être, rassure-toi. Ce que j’entreprends de te dire est simple, bien que simple ne signifie pas facile. Je sais qu’il va être éprouvant pour toi de lire ce dont je veux te faire part, tout comme il a été difficile pour moi de l’écrire. 

 

Mais je sens ma résolution faiblir. Il me faut en venir aux faits avant qu’elle ne disparaisse et que je ne jette à la corbeille ce morceau de papier. Avant que je ne renonce à implorer ta clémence. 

 

Il y a plusieurs mois j’ai remis en cause certains de mes principes et j’ai abandonné mon poste à l’université : je me suis laissé séduire par l’attrait du privé. Ma motivation ? La portée du projet que l’on me proposait. Ce fut une bonne décision. La tâche confiée à mes soins est en bonne voie. Nombreux sont ceux qui bénéficieront de mes efforts et grand est le bien qui en découlera. Mais le travail accompli pour cette multinationale que je ne peux nommer est sur le point d’avoir une conséquence désastreuse que personne n’aurait pu prédire. C’est cette conséquence que je viens aujourd’hui t’avouer. Elle te concerne plus que quiconque. 

 

Je réalise l’impact que ma révélation aura sur toi. En écrivant ces mots je sais que le désespoir te guette. C’est pourquoi je te demande pardon. Pardonne-moi d’être la cause de tes souffrances à venir. Pardonne-moi du mal que mes actions vont te causer. Pardonne-moi et souviens-toi, dans quelques semaines, à ton réveil, que je n’ai rien voulu de tout cela. Pardonne-moi et je t’en prie crois-moi lorsque je te promets que la création de ce virus qui s’apprête à changer ta vie pour toujours était accidentelle. 

Je souhaiterais, plus que tout, être capable de remonter le temps pour pouvoir changer ce futur si sombre pour toi. Mais je ne le peux pas. La course des choses est inexorable. Dans quelques jours la décimation des plantations de caféiers sera totale et irrémédiable. Dans quelques semaines le café aura à jamais disparu. 

 

Pardonne-moi, 

Ton ami de toujours. 

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