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Le printemps du poète


Joailes

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L'hiver, propice aux extinctions de voix, gèle les doigts, et les moufles, comme chacun sait, rendent difficile l'écriture.

L'écrivain avait cessé de fumer et d'écrire, il avait fallu choisir : avoir les doigts gelés, écrire coûte que coûte au prix de profondes gerçures qu'il lui faudrait soigner avec des onguents qu'on ne trouve qu'au pays des blessures ou porter d'énormes gants qui ne laissaient que le pouce en l'air.

Il avait choisi et n'écrivait plus depuis jeudi. 

Les arbres dépouillés font des signes de croix dans la brume où les feuilles blanches disparaissent peu à peu.

L'écrivain se remet en question à chaque fois au bord du vide il a besoin d'un peu d'adrénaline, d'aspirer le froid sur les collines où son haleine s'éternise, en bras de chemise il cueille de petits moments de vie çà et là qu'il met dans sa musette trouée par une mite qui avait adoré l'odeur du goudron camphré ; en bonne citadine elle avait bien aimé son séjour dans le placard du chalet.

Tous ses pulls sont troués et le froid s'infiltre partout, de sa poitrine jusqu'à son cœur plein de trous qu'il rebouche sans rancœur comme il peut.

Selon son humeur, il descend la piste chaussé de skis, à la recherche de mots enfouis sous la neige qu'il débusque avec ses bâtons, ou bien il s'envole sur une luge en riant du subterfuge ; ébloui par la lumière de la terre inanimée, il ne peut que se taire.

Il chausse ses après-skis, ses "tu n'as rien écrit" ,comme un reproche et rentre au chalet sans anicroche.

Ivre, déçu, nu devant l'âtre bienvenue, il déplie ses petits papiers et les met côte à côte.

Ils sont tous blancs sauf un :

 

Dans la fabrique de haricots, un seul lingot dort.

 

Il se prépare un cassoulet pour essayer de faire revenir l'inspiration de l'instant, mais rien n'y fait.

Il ne sait pas pourquoi il a écrit ça.

Quelle pensée l'a donc traversé , qu'a-t-il vu ?

 

La pendule en fourrure indique chandeleur, il est minuit, l'heure du lingot d'or dans la main gauche.

Il jette un gant, puis deux, dans le feu.

Il fait sauter quelques crêpes et les enduit généreusement de confiture de mandarine qu'il partage bien volontiers avec son ours blanc bipolaire, puis, dans la lumière diffuse du soir, se prépare un thé aux senteurs assassines.

Pendant qu'il infuse, l'écrivain respire à pleins poumons le parfum de bergamote ; il caresse machinalement sa marmotte qui dort depuis longtemps déjà.

 

Dans la fabrique de haricots, un seul lingot dort.

 

Non, vraiment, il ne voit pas pourquoi il a écrit ça.

 

Il met sa plume en pyjama après l'avoir bien nettoyée et la couche délicatement dans son moïse ; il fredonne un air qu'il a dans la tête, une sorte de complainte de cascade, jusqu'à ce qu'elle s'endorme comme un enfant qui ne sait pas écrire encore.

Il s’assoit dans son fauteuil crapaud , il erre dans le grand désert blanc de ses pensées ; pourtant la nuit est noire, immobile et le mobile devant la porte a cessé de tinter.

Les grenouilles se sont tues et l'étang semble mort.

Tout est si silencieux !

L'écrivain finalement s'endort.

Il part très loin dans un pays où les saisons ne durent qu'une nuit.

 

Des muses emmitouflées d'hermine entrent par la fenêtre, elles secouent leurs flocons, gracieuses comme de jeunes danseuses aux pointes de satin et se mettent en tutu de tulle si léger.

Un valet très stylé les accueille et les emmène dans la cuisine où, gourmandes, elles finissent le cassoulet et les crêpes.

Elles lèchent leurs doigts un peu poisseux et remplissent tous les petits papiers de leur belle encre violette.

C'est la fin des haricots, le début d'une histoire.

 


 

Dans la fabrique de haricots, un seul lingot dort

 

Pourquoi a-t-il écrit ça, se demandent-elles en souriant.

 

Et elles agitent leurs plumes magiques où la poésie a toujours le dernier mot, c'en est fini du tragique, elles parlent de renouveau.


 

sur la plaine soudain l'hiver s'enfuit avec dédain ;

tout se teinte de vert et de violet, puis d'orange et de rose.

L'aurore boréale envahit la pièce,

des pensées vivaces et des primevères recouvrent le sol,

des hirondelles font une farandole,

voici le printemps et la neige a fondu ;

adieu la page blanche !


 

L'écrivain, le poète, s'éveille dans une flaque de soleil et se frotte les yeux : devant lui, sa plume, vêtue de sa plus belle parure, brille comme un lingot d'or.

Elle lui sourit, dépose un baiser sur le bout de son nez.

Elle est prête.

Elle tourne la tête vers lui.

C'est le printemps du poète.

(joailes -----) 31 janvier-2 février 2024


 

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