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Les Nuits d'Yvernie (17)


Sertorius

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Il finit par atteindre les appartements d’Yvine, mais la porte était fermée. Lorsqu’elle s’ouvrait, les femmes se précipitaient avec des linges couverts de sang et lui signifiaient qu’il les gênait, qu’il n’avait pas sa place ici.

Il déambula au hasard, se retrouva aux mêmes lieux par lesquels il était passé déjà. Il retrouva son épée là où il l’avait laissée. Il resta comme interdit derrière la porte du conseil du roi. Il entendait, au travers, les exclamations et les rires de Margreg.

Cet homme à qui il avait voué son existence, qui en était comme le socle et qu’il avait toujours respecté se flétrit pour la première fois dans son esprit et Vortimer sut qu’il n’aurait plus jamais pour lui toute l’estime que le roi s’en était acquise autrefois. Il lui en demeura comme une déception pour celui qui avait été longtemps son principal attachement, par la confiance qu’il lui avait témoignée. Quoi ? Ce grand roi magnanime ne faisait rien pour soulager les souffrances de son épouse ?

Vortimer faisait les cent pas dans la grand-salle. Un frisson lui parcourait l’échine à chaque hurlement, frisson que la chaleur du foyer ne dissipait pas. Les heures passaient dans une affreuse angoisse. Vortimer était dans une tension d’esprit démesurée. Les hurlements lui paraissaient interminables, mais le temps passait insensiblement, comme dans les mauvais rêves.

Un peu de jour qui passait par une meurtrière permit à Vortimer de réaliser le temps qui s’était écoulé. Depuis le soir jusqu’au matin, Yvine avait lutté. C’est alors qu’il lui sembla que le dernier hurlement était plus faible que les autres, mais qu’il avait surtout une nuance de détresse qu’il n’avait pas encore entendue. Il se reprocha immédiatement de n’avoir pas perçu ce changement.

Depuis combien de temps la voix de la reine s’affaiblissait-elle ? Depuis combien de temps ses cris se brisaient-ils ainsi ? Alors, elle allait mourir ?

« Je ne la verrai plus », se dit-il.

À cette idée, il devint comme fou. Il courut dans les escaliers, dans les couloirs, entra en trombe dans la chambre de la reine. Du sang ! Du sang sur des linges. Du sang sur les draps. Du sang débordant des vasques et des seaux. Et, au fond de la chambre, cette plainte qui n’avait plus de souffle, qui se muait en note musicale, nasale, étendue, qui semblait devenir définitive.

En dehors du drap, pendait un bras très pâle, immobile. Et la plainte se distendait, confinait peu à peu au silence. On le bouscula. Il voulut rester. On le querella vivement. Enfin, il sortit. Il courut en sens inverse. Il entra dans des pièces vides, dont il sortait aussitôt. Il entra dans une chambre où il trouva le roi qui dormait avec une servante. Comme les cris de sa femme l’avaient empêché de dormir, il avait trouvé ce moyen de passer le temps.

Il continua de courir, sortit du donjon par la grande porte hersée. Le jour se levait avec une affreuse indifférence. Les gens vaquaient à leurs occupations, sans s’inquiéter de rien. L’aube lui paraissait aussi peu concernée par Yvine, tout en lui rappelant cruellement l’urgence du temps qui s’égrenait.

Et, comme seul le ciel était suffisamment vaste pour contenir son désespoir, il courut dans l’église tout à côté, à mi-chemin des trois cents marches. Et Vortimer, qui jamais de sa vie n’avait adressé la moindre prière à Dieu, s’agenouilla sur la dalle, penchant la tête jusqu’à toucher le sol qu’il mouillait de ses larmes, devant l’autel, ainsi qu’il avait vu parfois certains dévots dont il s’était moqué.

Alors, comme il ne savait pas même comment dire sa prière, une manière de plainte sortit du plus profond de lui. Le verbe s’abolit et il ne resta plus qu’un modeste gémissement, celui de l’homme écrasé par le ciel. Ce gémissement de terreur et de désespoir monta. Dans l’église encore neuve du jour qui se levait, sa plainte s’étendit. Dans la lumière irisée qui descendait sur lui des vitraux, il gémit et pleura. Sa plainte résonna dans l’église où elle se prolongeait, continue, dans l’intervalle de ses inspirations. On eût dit que cet écho imitait le chant d’un chœur.

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