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Mon Père Norbert


Joailes

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Un vieil oncle voyageur, Norbert, m'avait ramené d'une contrée lointaine des lunettes rigolotes que je ne quittai bientôt plus.

J'aurais du mal à les décrire, mais ce que je peux dire c'est qu'elles ont laissé des séquelles ; cerclées d'or et bien que légères, elles avaient creusé un sillon sur mon nez.

Mes collègues m'en avaient fait compliment et cherchaient à savoir où je me les étais procurées ; comme je ne dis rien, je les rendis jalouses et elles multiplièrent les entourloupes contre moi, mais j'avais le vent en poupe et bientôt elles m'ignorèrent, ce qui m'arrangea bien car je haïssais en secret leur esprit futile.

On m'offrit bientôt un bureau éloigné, dans l'aile brisée du bâtiment, où je pus faire semblant de travailler pour le même salaire et, en plus, avec une prime forfaitaire pour éviter l'affluence à la machine à café.

Je m'en foutais, car mon oncle m'avait ramené une cafetière avec des capsules spéciales qui donnaient le sens de l'absurde, du dérisoire, de l'incongru , l'arôme d'un seul grain broyé, moulu et sans filtre.

Et c'est ainsi que je trouvais fort sympathique un inspecteur des impôts qui avait eu des coliques dans un tripot et qui gisait sur le trottoir depuis trois jours.

On le disait alcoolique, comme si un vautour buvait !

 

A l'inverse, je me mis à détester ma meilleure amie qui élevait des fourmis dans son loft ; elle ne me pardonna jamais de lui avoir offert un flacon d'acide borique et d'avoir brûlé la trilogie de Bernard Weber.

Je devins de plus en plus solitaire et quand on me proposa finalement de faire du télé travail j'acceptai aussitôt.

La maison m'offrit double salaire, je crois qu'ils me trouvaient tous bizarre et voulaient se débarrasser physiquement de moi, seulement voilà, ils aimaient mes petites histoires ordinaires qui mettaient du piment dans leur vie et dans celle de leurs congénères souvent très austère. (et faisaient vendre leur torchon)

J'achetai le château de ma mère, couvert de congères et promis à mon oncle de le garder quand il serait vieux, de lui faire des repas de roi.

Il m'avait tant offert !

Je lui devais bien ça.

 

Je peux dire qu'à l'aube de ses cent ans je ne m'attendais pas à le voir arriver, mais c'est pourtant ce qui arriva.

Lorsque je fis descendre le pont levis, et que je le vis, j'avoue avoir été surpris.

 

Il n'avait pas vieilli, il était plus fringant que moi ; il portait une hotte pleine à craquer.

- Tu as été bien sage, voici tes jouets ! me dit-il en posant ses paquets dans la salle à rêver.

Je regardai le calendrier et la pendule qui s'étaient arrêtés, ne me donnant aucun indice.

Il m'offrit quelques réglisses que je mâchonnai avec plaisir.

 

J'enlevai les lunettes, il secoua la tête avec effroi.

 

Et c'est alors que m'est arrivé le pire : je me suis retrouvé assis à mon bureau, toutes mes collègues piaillaient, elles avaient des dents de vampires et la porte a claqué.

 

- Vous êtes renvoyé , hurlait le patron.

 

Ils ont dit que mes histoires n'étaient plus ordinaires, que la fiction avait lâché son chignon et que sur la terre, ça n'existait pas un oncle Norbert.

Ils ont pris mes lunettes et je me suis mis à hurler.

 

Ils m'ont mis chambre trois cent trois, sous les toits, il faisait chaud et j'aimais bien écouter le roucoulement des pigeons que j'appelai colombes dans ma camisole blanche qui retenait mes ailes.

Je somnolai quand j'entendis les roues grinçantes de Norbert dans son fauteuil volant.

Nous sommes allés récupérer l'argent amassé dans des pots de petits suisses, on a remis nos lunettes, acheté un palais, profitant du black friday, et puis on a repeint en rose tous les autres jours de l'année.

Le pauvre Afflelou qui se dit fou peut bien aller se rhabiller !

Et Norbert rit en criant

- A table !

 

Vingt-cinq décembre, un festin ; toutes les muses ont mis leur robe de satin ; au loin retentit la cornemuse et Norbert, qu'un rien amuse, décore le sapin.

C'est Noël. 

 

(joailes ----) 27 novembre 2023

 

 

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