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Secrets professionnels (1)


Joailes

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Du rêve au cauchemar,

à Ludo

 

Dans le grenier bas de plafond où quelques araignées de belle taille, habituées à la colocation, tissent des hamacs de soie, Ludo passe ses journées à rêver d'un autre monde dans lequel il glisse en kayak sur toutes les faces d'une mappemonde.

Toutes les caisses empilées portent des étiquettes ; il a tout trié, depuis trente ans au moins qu'il vit là, il les connaît toutes par cœur et selon son humeur, en ouvre une au hasard pour voir le temps passer.

Il ne manque de rien, vraiment, sauf, peut-être, d'un peu de sentiment, de la chaleur d'un hamac tricoté par des araignées amantes de nœuds de macramé.


 

Ce matin là, il aperçut, dans un coin d'ombre, une boîte qu'il n'avait jamais vue.

Une boîte jaune, ou plutôt caca d'oie, ce qui n'est guère étonnant dans une ferme isolée au fin fond d'une contrée dont il ne savait pas le nom, où les bêtes sont plus humaines que les gens , où il fait très froid et où il pleut souvent.

D'ailleurs, il pleuvait ; les yeux toujours humides, Ludo ferma le soupirail en soupirant.

C'était un jeudi, il s'en souvient ; ses géniteurs étaient à la foire de Tataouine- les- Olivettes où ils vendaient leurs génisses, leurs poules pondeuses, leurs lapins fourrure soyeuse et des kilos de pommes de terre bien sales, mais sans doute très bonnes.

Il ne serait pas dérangé.

Il s'assit en tailleur et entreprit de tourner la boîte entre ses mains ; quel bonheur que de sentir une présence, inattendue visiteuse.

Elle était décidément bien mystérieuse.

Il tourna la manivelle avec effort, elle semblait un peu rouillée et grinçait comme les dents de son grand-père quand il mangeait la soupe, le soir, en bas.

Il avait aperçu son visage, une fois ; c'était un soir, il s'en souvient, qu'importe le jour

la date et l'heure .. ?

L'instant figé dans une horloge ou un calendrier, les dates de naissance …

Un écho de Byzance, un éclair de richesse, quelques promesses, et pas de pluie durant des jours et des nuits, et puis la sécheresse.

Ludo avait du mal à s'y retrouver.

Ce devait être un mercredi, il pleuvait et le grand-père était raide sur son fauteuil de velours, vert autrefois ; grand branle bas de combat, comme si il était arrivé un malheur, alors que demain il y avait foire à Tataouine-les-Olivettes et qu'on devrait payer ses dettes.

Les chaînes étaient trop solides, il n'a pas pu aller lui tenir la main, alors il a crié ça va aller mon pépé, ça va aller


 

Et puis plus rien, le trou noir.


 

Quand Ludo ouvrit les yeux, il regarda autour de lui.

Il y avait une femme à l'air revêche, étalée sur un lit, qui marmonnait entre ses dents pourquoi mon Dieu, encore un enfant ? Je n'ai pas que ça à faire ! Je suis fermière ! Reprenez-le, je vous en supplie !

Il voulut courir, mais il ne savait pas marcher.

Mourir ? A peine né ? 

Alors il se mit à hurler.

Une belle femme toute vêtue de blanc, sortie du néant, vint le bercer ça va aller, ça va aller mon bébé psalmodiait-elle en se signant et en lançant des regards courroucés à l'alitée qui décidément avait une tête comme on en voit parfois dans les greniers, dans un cadre bouffé par les termites.

Dehors, il pleuvait vraiment très fort.

Il vit dans le lointain un carrosse emportant une fée qui n'aimait pas l'orage, et qui rentrait chez elle sans s'arrêter.

C'est mal parti, se dit-il ; il était bien modeste et, décidément, pas chanceux pour un sou ; reparti dans le temps, il vécut sans cesse sa vie toute pourrie .

 

Il revint enfin au grenier ; c'était un jeudi, il s'en souvient, c'était la foire, le temps avait passé, les génisses se tapaient sur les cuisses, les poules avaient pondu, les lapins frétillaient du nez et sur des monceaux de pommes de terre bien sales gisaient des géniteurs ; des caisses étiquetées bien avant l'heure avaient rendu leurs histoires et, dans un coin d'ombre, une boîte couleur caca d'oie rongée par les termites rendait sa manivelle après tant de temps de bons et loyaux services.

Il n'est pas bon de remonter le temps, se dit Ludo, enfin libre.


 

Son arche l'attendait dans la cour où, finalement, le temps est trop court et où une belle femme toute vêtue de blanc psalmodiait ça va aller, ça va aller mon Noé

Il fit craquer une allumette ; la boîte à remonter le temps rendit son dernier soupir et il monta sur son navire, emportant seulement des génisses, des poules pondeuses, des lapins et des kilos de pommes de terre.

A Dieu vat ! se dit-il, Enfin !

déjà grisé par le parfum d'une île où emmener ses copains qui, à force d'idylles, feront des petits d'amour.

Il pleut toujours, mais ça a moins d'importance.

 

Il trace des dessins de Byzance.

(joailes – 14 mars 2023)


 

 


 

Modifié par Joailes
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