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Uchronies


Thy Jeanin
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     Sur la terrasse du château de Versailles, il y avait un monde fou. Dans ma tête aussi.

 

     Je m’étais assis à un guéridon, avais commandé une timbale de cervoise. Ma compagne, Elouissa, m’accompagnait – celle que j’aurais pu aimer, avec ses tresses rousses, sa robe à carreaux, la peau si blanche, paraît-il, un torque d’or léger au cou.

 

     Le garçon m’avait demandé d’un air intrigué : « Une cervoise ? Attendez. »

     Il était revenu coiffé d’un casque de fer affublé de deux ailes blanches.

     Devant mon air ahuri et désignant de l’index son couvre chef :

     « C’est ma couverture aérienne » dit-il en clignant de l’œil.

    

     A côté de nous, un grand homme en uniforme, chapeauté itou, mais d’un képi à trois étoiles, réagit aussitôt : « Boum boum boum boum ! »

     Il tourna sa moustache vers nous et nous fit cette déclaration solennelle :

     « Avec cette couverture aérienne, en effet, nous étions sauvés. N’est-ce pas, Monsieur le député ? »

     Il avait penché son auguste poitrine du côté d’un petit homme barbu bien vêtu, lequel acquiesça aimablement :

     « Certes ! Si j’ai moi-même défendu la paix dans l’intérêt du prolétariat qui a bien autre chose à penser que la guerre…

     - Mais elle ne peut toujours être évitée, fit le grand homme avec un moulinet du bras.

     - …je n’en ai pas moins écrit un livre sur le point stratégique que constituent les Ardennes. Sedan, ça suffit ! Las ! reprit-il avec son savoureux accent du Midi, personne ne l’aura lu !

     - Il en fut ainsi pour moi, reprit l’autre : mon seul lecteur fut le petit nazi hystérique, de l’autre côté du Rhin. »

    

     Eberlué par ce brillant entourage, je regardai le serveur qui les écoutait aussi. Il roula de gros yeux et me sourit, le doigt toujours pointé sur son casque :

     « Et ça, ce sont les Eduens ! »

     Face à mon air atterré :

     « Eh oui ! Ces idiots lançaient toutes leurs forces sur le général au crâne chauve… fils de la Louve... grinça-t-il d’un air terrible, - notez bien : tous les hommes en capacité de porter des armes, accourus de toute la Gaule… (se tournant vers le général : n’est-ce pas ?) ...le camp de César était enfoncé : aéré, ventilé, dispersé ! »

     Il avala un verre de gnôle que je ne lui avais pas remarqué :

     « Boisson de guerrier ! fit-il avec une grimace.

     - Allons dites, Raoul, n’auriez-vous plus votre tête ?

     - Nous emportions Alésia ! jeta-t-il d’un air gourmand. Les Eduens, c’étaient eux, notre couverture aérienne, juchés sur leurs chevaux ! »

     Le général et le député opinèrent unanimement.

     « Les Eduens sont d’incorrigibles collabos, fit le général. Ils ont négligé d’intervenir par pure convoitise ! »

 

     Un ronronnement de plus en plus sonore avait dérangé mon attention. Cela se rapprochait jusqu’à prendre les proportions d’un véritable vacarme. Brusquement, un  Spitfire survola nos têtes dans un bruit d’enfer.

 

     C’est alors que se manifesta un petit homme vêtu d’une houppelande rutilante et coiffé d’un soyeux bonnet. Il avait le nez rouge, l’œil clair et tenait le fil d’un ballon à la main. Je lui remarquai un air affolé :

     « Eh là, mon garçon, où cours-tu ainsi ? demandai-je.

     - ...sire le Roi ! rectifia-t-il en dardant un regard courroucé.

- Oh pardon, je n’avais point reconnu Votre Majesté ! Oserai-je m’enquérir de ce qu'elle tient par ce fil en sa royale main ? »

Le petit roi reprit son air accablé :

     - C’est la petite Jehanne ! Il y a des Anglois partout, même dans le ciel ! Or, je ne peux plus la faire descendre sur terre emmi nous, elle veut rejoindre Dieu ! »

     Je levai la tête et songeai :

     « Sans doute une façon de couverture aérienne, dans ce cas aussi. »

 

     Je cherchai alors des yeux Elouissa. Elle n’était plus là. C’était à présent Marianne. Tout le monde était parti. Les guéridons désertés. Car un homme élégant à perruque blanche venait à son tour s’asseoir.

     « Je ne vous avais pas vu venir, remarquai-je. Et pourtant, je sais que vous croyez à ce que vous dites, c’est pourquoi l’on s’attend à ce que allassiez loin (eh quoi, c’est la langue du XVIIIe et de ses Lumières, dites donc)...

- Je viens d’Arras, citoyen.

     - Salut et fraternité. »

     Il fit un petit bruit sec avec sa langue, comme un claquement sur un billot. Je ne pus m’empêcher de trembler. Il l’avait deviné :

     « Imaginez un peu, dit-il, et je vis s’illuminer ses binocles ...sans le coup d’Etat du 9 thermidor, à quoi vous échappiez ! » Et il désigna du menton un petit homme rebondi en uniforme et bicorne qui faisait les cent pas, l’air sombre et coléreux.

     - Oui, mais la terreur ?

     - Jamais à l’ordre du jour. La terreur, c’est l’arbitraire des tyrans. C’est l’horreur des guerres dont il est responsable, lui que tous admirent. Moi, j’ai dénoncé les excès, je n’ai rien imposé que nos Assemblées n’aient approuvé, je n’ai pas tenté le moindre coup d’Etat. »

 

     Le grand homme général, le député et même le roi , revenus à leur place écouter, opinèrent.

     « Il est des nôtres.

     - Un pur démocrate, disait l’un.

     - Un vrai patriote », approuvait l’autre.

 

     « Alors, dis-je au garçon, lui aussi réapparu, dites-moi, qu’avez-vous glissé dans ma cervoise ? J’ai plein d’hallucinations, aujourd’hui ! »

     Il me regarda d’un air plein de pitié :

     « Je crois bien que votre couverture aérienne vous fait défaut. Revenez vous promener demain. Je vous présenterai à Louis le Quatorzième. Vous verrez, lui savait se protéger la tête. Du soleil. »

          Je me retournai au bruit des pas d’Elouissa, de nouveau là, elle aussi, et l’interrogeai du regard.

     « Moi, dit-elle ? Je ne viendrai pas. Je suis indisposée : j’ai mes Romains. »

 

 

 

 

Modifié par Thy Jeanin
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