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Aux rues de la marelle


Joailes
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« Quand on est là-haut
Perdu aux creux des nuages
On regarde en bas pour voir
Son amour qui nage » (Juliette Gréco)

 

 

Un kaki mûr, trop mûr sans doute, venait d'éclater sur le pavé où dans mille ans On prévoyait l'autoroute ; une bicyclette borgne pompait la sève d'un pin tandis que deux pigeons se parlaient avec conviction d'un amour tendre et il y avait aussi un poisson qui avait quitté sa mer par amour compliqué.

Et, vous l'allez voir, mille ans ce n'est rien, les pissenlits se mangent par la racine avant même d'en avoir savouré les fleurs en salade et le kaki n'a rien a faire dans mon histoire sauf si il n'était pas là par hasard et ce n'est pas le cas, ne vous égarez pas !

Le passé résiste et sème partout des graines qui reviennent sans prévenir ; souvent dans les narines au détour d'un chemin où une branche de thym et un brin de lavande portent l'armoire normande où les secrets sont cachetés à la cire, au fond d'un tiroir où les abeilles et les cigales mortes chantent le glas aux miroirs du verglas.

Toujours reviennent les alouettes en spirale qui voyagent, vont, viennent et reviennent encore mais n'émigrent jamais.

Des bancs de bois, publics, se bécotaient sous des réverbères sans tendance berbère particulière quand ma grand-mère revenue d'un voyage autour de la terre, disait que l'amour était partout ; il y avait dans l'air comme un parfum d'herbe fraîche où l'on pouvait croire à tout moment que l'impossible n'était ni français, ni rien.

Le houx portait bonheur tout en nous piquant cruellement comme les reines des fleurs qui n'hésitaient pas un seul instant à envoûter le passant pour lui faner à la figure, c'était où, je ne m'en souviens pas ; au temps des confitures de mûres au cœur des buissons.

C'était avant ; il y a bien longtemps, quand les platanes parlaient encore dans les cours des écoles où l'on apprenait le français péniblement avec toutes ses exceptions ; eh bien non c'était un piège là il n'y a pas de voyelle, la consonne l'emporte au vent mais écris comme tu le sens, c'est ta langue natale m'avait dit la maîtresse qui avait de longues tresses comme une indienne.

Sur le tableau noir, chaque matin une belle phrase de morale crayeuse et blanche avec quelque dédain pour nous qui n'y comprenions rien (ou pas grand-chose) disait « recopie de ta plus belle écriture cette phrase et mets la à profit. »

Il a dû pleuvoir depuis et la craie s'est effacée, nos tabliers pendus se sont perdus dans la forêt.

Et la forêt n'est plus, il a fallu faire de la place à tous ces arbres généalogiques qui ont mélangé leurs essences et maintenant, il n'y a qu'à voir son prix qui nous pompera plus tard, dans neuf cent quatre vingt-dix neuf ans la guerre aura encore du nerf et la hache, finalement, ne sera jamais enterrée.

Les signaux de fumée se sont dissipés dans les nuages pollués et il devient très rare de voir un indien chevauchant sa squaw dont le prénom est aussi long que des vrais préliminaires et aussi improbable que sa chevelure noire qui attire le scalp, les plumes s'envolent comme les feuilles d'automne qui tombent sur le sol en un vol gracieux quittant leur arbre à jamais.

Il y eut des véhicules dont les chevaux ne sentaient plus le crottin, on pouvait se faire écraser pour rien ou si peu, un rayon de soleil dans les yeux, la terre a dû rater un virage en tournant près de l'usine de cirage.

Encore un piège de l'orthographe cette histoire de cheval qui se transforme en veau dès qu'il se multiplie ; quand on écrit il faut faire attention aux pièges et connaître les astuces des braconniers, ces chacals qui ne laissent aucune chance au lapin ivre de luzerne surpris par le bracelet mortel.

Un adolescent qui a échappé à tous ces emmerdements, écrit un texto sur un portable orange fluo et d'abréviation en abréviation, il est mdr.

C'est beau un enfant qui rit et un instant, je me revois sous les platanes traçant à la craie l'ovale de la terre où mettre mes pieds, huit cases à cloche-pied avec un galet ce n'était rien pour atteindre le ciel.

Les longues pages d'écriture avec la plume d'un sergent vêtu de violet, tandis qu'une bûche de chêne exhalait son parfum dans la pièce en séchant le tablier, la langue tirée sur le côté pour bien s'appliquer, je m'en souviens ou j'ai rêvé des trop-pleins et des langues déliées sur le papier à force d'ailes pour toujours m'envoler avec les mots.

 

Voilà les mille ans tout écoulés ; tout a changé sauf, peut-être, les pigeons qui roucoulent toujours sur les bancs de béton publics en quête de la moindre miette, les temps sont durs comme avant, dans les squares comme sur les grands boulevards ; les hiéroglyphes ont été traduits on les appelle aujourd’hui des émoticônes et comme il est interdit de fumer on les tape sur un écran avec des doigts super sportifs ah, grand-père si tu étais resté, tu t'arracherais les tifs.

 

Voici la rue que je préfère, avec ses odeurs puissantes d'épices, de coriandre et de pisse ; la rue où l'on vit en bonne intelligence, les voisins disent bonjour et parlent de tout qui va, qui vient, du cours de la bourse dans le désert et des vieux qui se meurent déjà de l'autre côté de la mer ;  ils passeront bientôt dans la terre et tout sera bien dans l'ordre des choses, la rue envahie sans que Martel n'y puisse plus rien  le pain est fort bon, délicieux même, alors que la baguette qui a fait l'unanimité à l'Unesco perd tout son charme.

Le sandwich au jambon est mort, ne restent que les cornichons et le pauvre cochon a été banni comme un insolent dans un forum de poésie ; ici, de père en fils, en passant par le saint esprit, tout le monde il est beau et gentil, et commerçant.

L'écriture a commencé il y a peut-être six mille ans, je me sens vieille soudain en relisant mes parchemins et je mélange tout la leçon d'hier et celle de demain ; pourtant en regardant mes mains, je me souviens des coups de règle sur les doigts de craie comme des os cassés.

Le barbier, longtemps exilé à Séville, est revenu et prolifère à chaque coin de rue avec sa tondeuse où les cheveux et les barbes se confondent en tombant sur le carrelage.

L'épicier a reconstitué le bled avec ses chaises devant les perrons où même les pigeons ne fientent plus, sachant que c'est une feinte.

L'incroyable diversité des babouches et des djellabas, des survêtements à capuche, l'odeur des olives et des piments, fait qu'on se croit à Barbès, mais on n'y est pas.

La rue a bien changé, et moi aussi, sans doute.

Certains soirs, calfeutrée derrière mes rideaux jaunes, envahie de soleil, je déguste en silence une infusion de garrigue et, fermant les yeux, je navigue, à cloche-pied, poussant mon galet sur une pauvre marelle qui m'emmènera au ciel retrouver mon petit oiseau. 

(joailes – 18 janvier 2023)


 


 

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