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Le voyage céleste


Thy Jeanin
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          Flapiflap était un drôle de petit homme. Sur un corps trop faible, il avait une tête imposante, si bien qu'il n'espérait guère survivre longtemps, face aux dérisoires contingences qu'impose l'existence, autrement que par son intelligence, seule force vive sur laquelle il pouvait compter.

 

          Flapiflap se prénommait Anaël. Il rêvait de voyager loin. Mais sa bizarre constitution le déséquilibrait et, renonçant à des pérégrinations horizontales, il se contentait de va et vient verticaux, grâce auxquels il s'était familiarisé avec les espaces célestes. Ceux-ci le fascinaient. Mais cela n'allait pas sans danger, les jours d'épais brouillard. Il utilisait dans ce cas ses grands yeux lumineux comme lanternes et chantait, à titre de corne de brume, de très poétiques antiennes. Ce dont les oiseaux lui savaient gré, car il leur évitait ainsi d'éventuelles collisions.

 

          Anaël depuis longtemps vibrait à l'idée de visiter la Finlande. Il songeait souvent à ces étendues de lande parsemées de lacs immenses au bord d'infinies forêts où les sapins devaient être autant de chandelles vertes et blanches.

 

          Mais il n'avait pour seule richesse qu'un cœur gros comme ça et ses grands yeux qui buvaient les couleurs du temps, ainsi qu'une ouïe très fine, qui lui permettait de jouer en silence comme un organiste virtuose de son instrument.

 

          Ses grandes orgues préférées étaient celles du couchant, en automne notamment. Lui seul avait la clef de la grande église vespérale, cathédrale naturelle où il prêchait la poésie pure et parfaite. Les animaux, de l'écureuil habile, rousse étoile filante hantant les arbres, à la chouette, pénétrante contralto, étaient ses seules ouailles.

 
          Un jour qu'il trottait sur un chemin coupant les champs, Anaël tout à coup leva les yeux sur la ligne sombre marquée par la cime des bois. Il se croyait déjà la nuit. Or, le ciel, entrouvrant ses lèvres de puissant écarlate et de safran, le figea sur place. Quelqu'un avait ouvert, sur le parvis des nues, toutes grandes les portes de l'édifice sacré. Rivé par le regard à ce spectacle émouvant, il ne pouvait s'en détacher. Il reconnut alors, sur l'étendue sans fin, la Finlande tant désirée qui semblait lui tendre les bras.

 

          Déjà sa tête, basculée, s'était mise toute seule en état d'apesanteur, et Anaël, laissant là ses soucis terrestres, monta doucement vers les nuages; il posa bientôt le pied sur un gros tertre de velours gris électrique, riche de mousse de grenat et de dentelle améthyste, où il reconnut quelques colchiques aux plis des flaques claires. Il les alluma un à un et scruta l'immense panorama: de grands lacs d'or trouaient le firmament; ils avaient l'air profonds comme des malles remplies de trésors.

 

          En contrebas, des nasses lumineuses, brûlantes malgré la banquise violette qui les enserrait comme un écrin de diamant, l'invitaient à franchir quelque passe mystérieuse au-delà de laquelle, certainement, il trouverait une nouvelle étendue dont il pourrait se faire une sacristie paisible et chaleureuse.

 

          Attiré par cette heureuse perspective, Anaël décida de se mouvoir vers cette nouvelle frontière. Peut-être parviendrait-il au lieu magique où la mer céleste épouse l'océan trop vieux que la terre agite à ses flancs de rocher.

          Il demanda conseil à une tourterelle qui filait doux et, instruit des techniques de la migration, il se sentit pousser des ailes, tel un cormoran, et prit son élan. Sur le sol des forêts, il aperçut quelques chasseurs renfrognés qui hésitaient à viser - et les foudroya du regard. Pourtant, il n'avait pas le cœur méchant et les oublia vite.

 

          Le temps, dans ces moments d'extase, était sa chose. Il en fit un petit paquet cubique qu'il enveloppa d'un mouchoir rose et le suspendit en passant à une montagne d'argent. Enfin, il embrassa amoureusement la nue sans fin et mit le cap sur la Laponie. Son petit corps ne lui pesait pas plus qu'une plume et il oubliait complètement la sensation du froid.

 

          En route, il s'arrêta plusieurs fois pour ramasser, au creux des rocs floconneux des nimbes ouatées, quelques perles de la plus grande finesse, et s'en fit une guirlande dont il garnit son cœur, ses oreilles et ses yeux, ses doigts, en déposa une dans chacune de ses narines, une enfin sur sa langue.

 

          Ainsi, Anaël entra dans une synesthésie mauve, très confortable. Devant lui, blanche était la Laponie familière, lui souriant de tous ses cierges de lichen, scintillant aux quatre points cardinaux. Proche devait être le soleil éternel.

 

          Il allait, vif et léger, idéalement libre, vers les finistères constellés. Il se sentait devenir expert en joaillerie cosmique; l'espace était sa nouvelle maison, sans mur ni toit, totalement illimitée. Il cherchait maintenant les Ourses, espérant obtenir d'elles la permission d'assembler un troupeau de rennes qui seraient, sans doute, d'adorables néophytes, car ils portent sur leur front l'édifiante cristallisation des ferveurs polaires. Anaël, confiant, comptait bien sur leur assentiment. En attendant, il frôlait avec délice les xylophones divins des noosphères et cela lui chatouillait merveilleusement les oreilles et le cœur.

 
          Tout se gâta, hélas, lorsque de la terre, enfouie sous une trop lourde chape de nuit, il entendit la pauvre voix déchirante de la misère l'appeler à corps et à cris -des cris sourds que les nocturnes lambeaux ne parvenaient guère à étouffer. Le cœur d'Anaël alors défaillit, s'alourdit, comme submergé par un flot de larmes amères, et se fendit brusquement. Ce qui, par haute navigation, présente un risque d'accident non négligeable. Aussi le petit homme perdit-il le contrôle de ses ailes, disparues, et piqua du nez, feuille morte.

 

          Il s'abattit exactement à l'endroit d'où il était parti. Abasourdi, il reconnut la petite route, déjà gelée dans le froid glacial de minuit. A côté de lui, son mouchoir était souillé de boue; on n'en voyait plus la couleur et, d'ailleurs, il était vide. Anaël tâta douloureusement son petit corps meurtri. Grâce à sa conscience, qui demeurait indemne, il rassembla dans ses veines tout ce qu'il lui restait de vie, son sang se remit à le chauffer un peu, et il reprit son courage de ses deux mains vieillies. Il songea que sa hutte n'était pas loin et se remit en marche. Le ciel, au-dessus de lui, était plus noir que l'encre.

 

          Il poussa un profond soupir. En chemin, il percevait une toute petite voix qui semblait sourdre des champs et des bois: "Anaël, Anaël, ne m'oublie pas!" murmurait-elle humblement à chacun de ses pas.

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