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Flop à l'âme


Thy Jeanin
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Flapiboulgo, un jour, tomba dans l’eau.

 

Il ne savait pas nager, alors il fit semblant. Accomplissant de gracieuses figures -estimait-il-, il avait tout le temps de méditer. Il pensa et battit sa coulpe en tirant sa coupe. « Je ne vaux rien » dit-il. Ce qui était une façon d’alléger son fardeau.

 

Du coup, il se sentit plus léger et cela lui permit de remonter de quelques centimètres vers la surface.

 

Tout bien pesé, Flapiboulgo, revoyant son existence naufragée défiler en surface, la jugea trop lourde à supporter. Considérant qu’il s’agissait du passé, il entreprit de s’en débarrasser. Voilà qui le soulagea. Délivré de ce poids sur sa conscience, il lui restait à se libérer de celui que représentait sa pauvre petite chair, telle une pierre accrochée à ses pieds.

 

« Je n’en sors pas, dit-il. C’est trop de poids mort que cette vie ! »

 

Cependant, à force se cramponner à ces prises de conscience qu’il atteignait par vagues successives, Flapiboulgo, peu à peu, put faire émerger son nez.

 

« Ou plutôt : mon museau ! »

 

Il se trouvait animal, si mal dans sa peau ! Ses yeux bientôt jaillirent de l’onde, comme si la surface blonde s’était dénivelée, prise de pitié. Mais il vit que c’était la houle. Il était au creux d’une vague. Sur la rive venteuse, les arbres de la forêt riaient en chœur, férocement. Il en fut malheureux et gémit doucement. Les poissons, le prenant pour un hameçon, agitaient comme une ombrelle la dentelle de leurs nageoires et grimaçaient salement en passant.

 

Il se rendit compte que l’automne lui avait fauché les dents. Il lui restait pourtant quatre canines, si émoussées qu’il n’osait les montrer. N’ayant plus la force d’être méchant, il voulut sourire envers et contre tout, mais ses lèvres gercées refusèrent de bouger.

 

« Tout est vide ! » songea-t-il. Et il sentit son cœur chavirer, comme d’une chaloupe mal amarrée, ballottée. « Quel néant ! » bissa-t-il en pleurant.

 

Il rêvait si souvent la caresse du temps sur le sable blanc des Seychelles ! L’âme mouillée jusqu’à la moelle et vice versant, il ne pouvait se dégager du piège minuté où, sournoise, la paralysie le maintenait maintenant d’une poigne de fer, quoique rouillée par l’oubli. Il faiblit.

 

Pour tromper l’ennui, il s’imagina dans le château de marbre rouge où se présenta son premier jour, à l’heure où il se couche. Il y avait bien cinq cents ans.

 

Aussitôt, il se vit sauter hors de l’eau, presque sans effort, mais y retomba comme une carpe abasourdie d’impuissance. Il renouvela son élan, tant et si bien que, sur la terre ferme, il se vit courir, hurler, se percher sur un tronc penché, le tâter, saisir sa cognée, frapper, tronçonner, puis dans le même temps l’abattre, l’effeuiller, l’élaguer, le débiter, le poncer, le polir, le faire reluire et, non content, il le creusa pour en faire une barque.

Mais celle-ci ne tarda pas, sous ses mains fébriles, malhabiles, à se rétrécir, dans un océan de copeaux, pour prendre la forme d’un tombeau. Ce n’était pourtant pas un sapin -mais un charme, et Flapiboulgo, dépité, retomba dans l’eau.

 

Un brochet le frôla, lui fit la moue. Pris de frissons, Flapiboulgo se secoua. Il récapitula le code zen et sentit quelque chose comme un renouveau. Il put bouger un orteil et, par la seule force de l’autosuggestion, transporta celui-ci sur la berge où l’hiver avait éparpillé ses blancs lambeaux. Assis sur la racine d’un bouleau, Flapiboulgo glapit amèrement. Il sortit son mouchoir pour essuyer les larmes que le temps, maussade, déposait sur ses joues ridées.

 

L’impression le tenaillait d’être plus gourd encore que la liquidité lacustre. D’ailleurs, la pluie, au lieu de lui laver les yeux, les lui creusait caverneusement, car c’était une pluie acide.

 

« Voici le temps de toutes les régressions » geignit-il.

 

Alors, la brume ensevelit les bois dans un lit de poix. « Aux abris ! » lui susurrait une voix au désespoir qu’il ne se connaissait pas. Comme il ne bougeait pas, une moisissure insidieuse lui grignota le cœur, qu’il laissa choir misérablement. Puis le ciel, renversé, le chicana d’une claque de vent qui lui glaça le sang.

 

Flapiboulgo souhaita dans l’instant mourir d’une convulsion subite. Mais il était encore trop mou malgré le froid pétrifiant. Ses cils s’alourdirent de stalactites et, sous l’éclat de celles-ci, ses prunelles furent changées en un grand désert d’argent. Parcimonieuse, sa poitrine n’exhalait plus qu’un soupçon de buée peu régulier, atiédissant la passerelle de bois vert qui reliait son cœur à son chapeau.

 

Car Flapiboulgo, pour tout dire, avait froid au cerveau. Il avait tant et si bien bu la tasse, ce qui n’était nullement sa tasse de thé, qu’un grand hippocampe s’était logé à demi-mort en dedans, côté tréfonds. Il gardait pourtant, cordialement, à découvert son organe cardiaque.

 

Alors, il crut ainsi s’endormir. Et le fit certainement. Mais cela lui prit et lui prend encore un temps si long qu’il faudra bien attendre le jour de toutes les résurrections pour le voir donner suite à ces pauvres errements.

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