C’était un beau moulin que nous avions rêvé,
Qu’on entend bien avant de s’y voir arrivé,
Une meunière fraîche à la joue arrondie,
Et des enfants pareils au fruit de Normandie,
Et le maître meunier avec ses compagnons
Ôtant le traversier ou menant les bignons,
Et jetant sur le bord brochet, goujon, anguille,
Qui, jusques en tronçons, dans la poêle frétille ;
Et les petits poulets et les petits canards
Avec leur marcher lourd et leurs cris nasillards,
Et le coq d’Inde, et l’oie à l’appétit vorace
Vers l’écluse à plein bord menant sa jeune race,
Ou venant, furieuse, au mendiant suspect
Tourmenter les haillons des ailes et du bec ;
Et le coq frappant l’air de son hardi ramage,
Et le paon étalant son soleil de plumage,
Et les bêlants troupeaux, le sifflet du pasteur
Qui dirige leur marche et presse leur lenteur
Quand le soleil du soir, dorant leur blanche laine,
Leur dit que pour l’étable il faut quitter la plaine ;
Et le chien aux longs poils, au collier hérissé,
Que le loup le plus fort n’a jamais terrassé ;
Bref, ce qui constitue une ferme opulente.
Mais comme le réel détrompa notre attente !
Nous nous imaginions dans notre esprit subtil
Qu’un mois d’avril toujours ressemble au mois d’avril,
Et nous allions tous deux en parfaite ignorance
Si le bien de la terre était dans la souffrance.
Voilà qu’un paysan portant un sac de peau,
Que tu connus et qui nous ôta le chapeau,
Nous dit : « Nous aurions bien besoin d’un peu de pluie,
Mais on est si méchant que le ciel nous oublie. »
A quelques pas de là nous vîmes trois serpents
Dans un fossé tari, qui s’en allaient rampants.
La campagne était jaune, exténuée, avide
Comme un enfant qui presse une mamelle vide.
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