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Marc Hiver

Belle, l'Andalouse de la CIA

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Marc Hiver

 

 

 

 

BELLE, L'ANDALOUSE DE LA CIA

  

Conte grotesque et autobiographique

pour le divertissement instruit de mes amis

 

 

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— Pourquoi avez-vous tué Belle ? demanda l'inspecteur. Vous la connaissiez ?

 

Je lui répondis :

 

— Vaguement, c'était une amie d'autrefois.

 

L'inspecteur Milouze continua son interrogatoire :

 

— Après avoir assassiné Belle, vous l'avez éventrée, ce n'est pas très gentil, pourquoi ?

 

Je rétorquai :

 

— Malgré tout le mal qu'elle avait fait autour d'elle, je pensais découvrir du bon en elle, mais je ne l'ai pas trouvé.

 

Le policier, étonné, ajouta :

 

— Il n'y avait vraiment rien de bon chez Belle ?

 

Je réfléchis un long moment et je lâchai du bout des lèvres :

 

— Si, la rate !

 

L'inspecteur Milouze flatula un grand coup pour s'éclaircir l'anus. Il détourna le sujet :

 

— Doc, parlez-moi de la Casa mierda.

— Quel rapport avec la Casa mierda ? demandai-je.

 

Le condé sortit de sa poche intérieure une flasque et s'en gargarisa pour dégager sa gorge :

 

— C'est moi qui pose les questions. Vous affirmez avoir tué Belle parce qu'elle était méchante. Vous pouvez en apporter la preuve, Doc ?

— Oui, elle nous harcelait, mon frère et moi, quand nous étions tous trois enfants !

 

L'inspecteur asséna :

 

— Faux ! Tout le monde savait que vous étiez de méchants galopins et Belle, la gentille petite voisine de palier. Et c'est votre frère qui l'a frappée sur la tête jusqu'au sang avec un presse-purée !

 

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Ce n'était pas faux et j'avais été piégé par ce télescopage entre un souvenir d'enfance et le hasard du métier qui avait remis Belle sur ma route. Mais aujourd'hui, l'inspecteur Milouze et Belle n'étaient autres que des agents de la CIA. Et moi, au SIS, j'opérais sous couverture en imitant à la perfection et dans les moindres détails, même sourire charmeur aux lèvres, un inoffensif serial killer. En ouvrant le ventre de Belle, j'avais sans le vouloir déclenché un incident diplomatique entre les USA et la Grande-Bretagne.

 

Je devinai que tout se jouerait dans la Casa mierda, de sinistre mémoire.

 

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Pour mieux m'espionner, l'agent Milouze se déguisa en femme. Afin d'habiter son rôle, il s'était fait couper la verge et les testicules dans une officine médicale de Marrakech. Bref, le ou plutôt la Milouze me collait aux basques. Je décidai de renverser la situation, car le bougre avait mis mon autoradio sur écoute ! Alors, je me branchai sur Skyrock, la station du rap, lui ou elle ne prêtant plus l'oreille qu'à de la pop latino !

 

Un soir que je sortais dans un cabaret andalou avec un couple d'amis espagnols, le signor Gonzales Lopez ou Gonzales Gomez, je ne sais plus très bien, et son épouse, la signora Pilar, nous admirions l'énergie de la danseuse flamenca quand je crus reconnaître sous la robe virevoltante et chamarrée — mais c'était impossible — Belle, dont la rate me restait au travers de la gorge ! Elle était magnifique et de voir tricoter ses gambettes rendait l'ambiance électrique. L'agent Milouze veillait sur la danseuse qui redeviendrait son âme damnée pour mon plus grand malheur.

 

Je quittai le cabaret avec l'impression d'être suivi partout ; et ce bruit entêtant des castagnettes que j'attribuais à l'agent Belle, ce claquement des talons sur l'asphalte, c'était horripilant ! Mais dans cette affaire je ne m'en sortais pas si mal. En effet, si l'agent Belle se la jouait bailarina de flamenco, je ne l'avais pas tuée tout à fait, mis à part sa rate que j'avais mangée, mais je pourrais toujours plaider l'état de nécessité alimentaire qui m'obligeait au moment des faits ! Non, il s'agissait d'un coup tordu de la DGSE française qui voulait que je portasse le chapeau pour éviter un scandale politique, vous me comprenez à mi-mot. Pris entre le marteau et l'enclume, le doc. Je devais réagir vite, aussi posai-je un congé sans solde au prétexte de ma cure annuelle à Amélie-les-Bains. Ma hiérarchie n'y avait vu que du feu et je me cachais dans des bains de boue qui ne sentaient pas la rose, mais dans la vie, il faut choisir entre deux maux.

 

Je suis revenu plusieurs fois au Chien andalou, le cabaret où l'agent Belle défonçait le parquet d'un talon rageur tout en tripotant ses castagnettes. Invariablement la Milouze, assise sur un tabouret au bar, balayait la salle de son regard de faucon à la recherche de sa proie, en l'occurrence la proie c'était le doc lui-même, cet être cher puisqu'il s'agissait de ma misérable carcasse. Pourquoi me jeter dans la gueule du loup alors que, de surcroît, je détestais le flamenco ?

 

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Pour le comprendre, il s'imposait de remonter à la prime enfance quand le personnage interlope que je suis devenu n'était qu'un charmant bambin, le petit Marc, et la danseuse de flamenco, Belle, ma voisine de palier au sixième étage du 31 rue Cantagrel dans le 13e arrondissement de Paris. En fait, tout s'est cristallisé quand les Allemands ont débarqué pour rafler la jeune Tzigane orpheline que nous appelions La Petite Chosette parce que tous nos parents l'exploitaient comme une esclave, nouveaux Thénardier de cette autre Cosette ! Nous n'étions que des gosses, mais je m'en souviens comme si c'était hier et pourtant c'est déjà demain ! Tout a commencé là, lorsque nous n'avons rien tenté pour sauver La Petite Chosette des griffes des Allemands.

 

La Casa mierda — comme le 93 de la rue Lauriston tenu par la Gestapo française —, on attribuait ce nom à cette antichambre de la mort. L'agent Milouze y avait séjourné pendant la Deuxième Guerre Mondiale en tant qu'invité et le pauvre avait dû déguster. Mais pourquoi me poursuivre, moi qui dispensais le bien, moi qui étais un fleuve pour le petit peuple de mes proches ?

 

En fouillant dans les archives de la Stasi, grâce à l'aimable complicité d'Angela, une Allemande qui avait vécu en ex RDA, ce que je découvris dans ces papiers moisis par l'humidité et le verbe d'antan me plongea dans une profonde déréliction. J'ai pleuré. Longtemps. Comment Milouze, avait il ou-elle survécu à un tel destin ?

 

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Oui, mes amis, elle n'avait pas été rose baiser l'existence du ou de la camarade Milouze. Que dire, pour ne pas tomber dans un bain de pathos ? Comme me l'a raconté son psychothérapeute, Milouze avait subi ou cru subir des viols incestueux dès sa vie intra-utérine. Ce médecin indélicat, qui était aussi le mien et que j'ai consulté jusqu'à son suicide — celui du médecin — m'expliqua que ce patient hors norme se souvenait, affirmait-il, que son père continuait à honorer sexuellement son épouse les derniers jours de sa grossesse. Il revivait la situation comme si le dard paternel maléfique le visait, lui, au risque de méconnaître quelques incohérences anatomiques. Bref, vrai ou faux, un traumatisme incommensurable dans un esprit que le destin n'épargnerait pas.

 

L'agent Milouze rencontra celle qui deviendrait sa coéquipière par hasard sur les Ramblas à Barcelone alors qu'il préparait, sous couvert de tourisme, l'assassinat du leader des indépendantistes catalans. Et ce soir-là, il cherchait, en attendant de remplir sa mission, celle qu'il se mettrait sur le bout pendant la nuit. La future agent Belle lui avait, devant son arrogance machiste et ses gestes déplacés, décoché un coup de pied dans la partie sensible de son anatomie et de son amour propre. Et puis elle avait accepté de partager ses tapas plutôt que son alcôve et ils étaient restés amis puis collègues.

 

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Qu'écrire sur Belle ? À sa naissance, elle irradiait de cette perfection qui lui a valu tant de succès par la suite. Sa mère, Caroline, que son mari à la barbe fleurie appelait chérie, voulut la baptiser Aurore parce qu'elle était belle comme le jour, mais finalement ils lui donnèrent le doux prénom de Belle, ce qui n'était pas mieux.

 

Elle se développait de taille (mais pas trop, juste ce qu'il faudra, disait son père qui ne manquait pas d'humour, pour satisfaire la main d'un honnête garçon) ; en éclat aussi, pas trop grande, mais de longues pattes fuselées, avec des formes féminines inspirant à sa génitrice, qui avait les pieds sur terre, la remarque selon laquelle elle accoucherait sans difficulté de robustes enfants.

 

Passé l'épisode catalan qui vit Barcelone rester dans le giron espagnol, les deux nouveaux amis se croisèrent encore une fois par hasard dans un café en haut de la rue Cantagrel ; elle, habitant cette même rue, au numéro 31 pour être précis ; lui, sous couverture SDF plus bas, au 12, à la Cité de Refuge, centre d'hébergement et de réinsertion sociale administré par l'Armée du salut et conçu par Le Corbusier. De cette planque, l'agent Milouze préparait le meurtre de Mehdi Ben Barka, l'opposant socialiste au roi du Maroc Hassan II. C'est ce soir-là qu'il lui proposa de faire équipe en vidant des chopes de Mort subite.

 

L'agent Milouze, qu'il fût homme ou qu'elle fût femme, était spécialiste des assassinats politiques et Belle s'occupait désormais de la disparition des corps. Un temps, elle mit au point une technique imparable avec la coopération scientifique d'un ethnologue qui étudiait une tribu anthropophage. Celui-ci s'étant fait manger à son tour, elle en était revenue à la bonne vieille méthode du bain acidulé. Je comprenais que mon cas ne relevait pas de leur mission, mais que Belle ne digérait pas que je lui ai boulotté la rate comme le premier psychopathe japonais venu. Les deux barbouzes me suivaient à la trace en prenant soin de déguiser leur apparence, elle en gitane des rues, pieds nus et castagnettes au bout des doigts ; lui en gentleman-farmer, tout droit sorti d'un roman anglais.

 

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Du coup et sans transition, je m'arrêtai devant cette fausse gitane andalouse et je me retrouvai coude à coude avec Milouze qui se croyait méconnaissable sous son accoutrement campagnard. Nous formions le seul public, et c'était bien dommage parce que Belle dansait à la perfection les figures imposées de cette baile. Nous étions tous les trois réunis sous le Pont de la rue Watt, à la périphérie du treizième arrondissement de Paris, prolongeant la rue Cantagrel, dans la pénombre de ce haut lieu du crime.

 

Dans ce décor, théâtre de tant d'horreurs, flottait paradoxalement un léger parfum de printemps quand les jeunes filles en fleur sont submergées par l'émotion filée dans la dentelle fuselée de leurs sens innocents. Elles planent over the rainbow, loin de penser aux nuages qui assombriraient le ciel immaculé d'un désir chaste. Certes, elles sont empreintes néanmoins d'une intelligence très concrète de ce qu'elles espéraient du bourdon vibrionnant autour d'elle, les lutinant dans un doux frémissement d'aile. Qu'il butine le tendre pistil aromatique et perlant de la fraîche rosée d'un joli mois de mai.

 

Transsexuel, danseuse de flamenco et serial killer pour nos missions respectives, nous participions à l'atmosphère évanescente de ce sfumato magique que diffusait l'aura de nos cœurs enchantés par cet instant d'éternité sauvage et flou. Sous ce tunnel de la rue Watt tantôt si obscur, et bientôt nous éclairant mystérieusement d'un pâle halo qui nous transportait dans un ailleurs exempt de toute pesanteur, nous comprîment que l'heure n'était pas venue de nous entre-tuer. Oui, il convenait de lâcher prise en donnant libre cours à nos sentiments les plus profonds !

 

Belle laissa tomber ses castagnettes qui nous cassaient les oreilles. Milouze fredonna en pleurant une douce mélopée du temps qu'elle était un garçon. Quant à moi, mesurant le privilège de participer à un bonheur si pur, je me revoyais avec mon frère Thierry et le copain Yvon Richebourg dans la caisse du triporteur de mon grand-père Jourde encore à jeun sur la route de Mouliherne dans le Maine-et-Loire où nous attendaient chopines et grenadine.

 

Un hurlement sinistre rompit le charme en nous rappelant à la dure réalité de la souffrance qui nous rattraperait in fine. Car il nous appartiendrait de vider l'abcès continuant à se collecter en filigrane de cet intermède imprévu et délicieux dont nous avions été les heureux protagonistes.

 

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Ce hurlement que je venais d'entendre n'était que l'affreux écho dans ma pauvre tête du coup fatal que l'agent Belle m'avait asséné, ayant recommencé les hostilités la première après le moment extatique que nous avions vécu sous le pont de la rue Watt. Prêt de défunter, et comme il convient, je revois ma vie en accéléré.

 

Mais pourquoi ma vie défile-t-elle dans une lumière blanche éblouissante, signe d'une ligne directe vers le paradis, moi qui ne crois ni en Dieu ni au diable ? Pourquoi ce bruit de percussion si je me libère des contingences terrestres ? Et si l'agent Belle m'a estourbi à coups de castagnettes lestées de plomb, quid de ces réminiscences préludant à mon séjour ad patres ?

 

Au bout d'un très long temps, le défilement s'est arrêté. Et du haut du promontoire sur les vivants d'en bas, marionnettes d'un boulevard du crime dérisoire, j'ai suivi en spectateur la fin de cette histoire. Ils préparaient leur prochain assassinat politique. J'ai surpris Milouze armer le bras de Lee Harvey Oswald pendant que Belle donnait ses instructions à un certain Ruby pour brouiller les traces du meurtre initial. J'ai aperçu ces deux agents de la CIA se poster en deuxième et troisième tireurs sur des angles différents de celui d'Oswald et j'ai assisté, impuissant, à l'exécution de John Fitzgerald Kennedy.

 

Dans ce drame planétaire, je n'avais constitué en passant qu'un épisode secondaire, une péripétie, bref qu'un misérable règlement de compte de la part d'une amie d'enfance qui jalousait mon tricycle quand elle n'avait reçu qu'un âne à bascule, son Cadichon, pour ses cinq ans. À quel fétiche s'attache une existence humaine à l'aune de la mort qui nous guette inexorablement ?

 

Je n'imagine pas que nous nous retrouverons là-haut avant longtemps, car au vu de sa vie dissolue, Belle devra patienter quelques millénaires dans ce purgatoire ni chaud ni froid où elle aura tout loisir d'enfiler ou d'ôter son vieux cardigan.

 

Y rencontrera-t-elle, en attendant de me rejoindre au paradis où je me trémousse dans la joie du Seigneur et sur des airs de salsa portoricaine, le lieutenant Brudenell, comte de Cardigan originaire du pays de Galles ? Un qui ne se distingua pas par son génie stratégique lors d'un épisode célèbre de la Guerre de Crimée, la bataille de Balaklava en 1854, mais par cette idée innovante : fendre l'avant de son pull réglementaire avec son sable, afin d'être plus libre de ses mouvements !

 

Cet officier, qui mena une charge suicidaire à la tête de 600 cavaliers, passa à la postérité en donnant son nom à ce gilet en laine si féminin. Mijote-t-il lui aussi dans la tiédeur fade du purgatoire en contemplant ces pièces d'habillement auxquels les stylistes ajoutèrent des boutons ? Des cardigans qu'achetèrent plus tard, bien plus tard aux Galeries Lafayette, Belle et sa mère Caroline ?

 

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  • Aimé 1

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Eathanor

Cette nouvelle est une belle occasion de démontrer que votre style tour à tour truculent, familier, drôle et caustique ne se limite pas à la poésie. Il sait aussi s'épanouir avec succès dans des récits autrement plus longs.

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Marc Hiver

@Eathanor,

 

Merci du compliment.

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Natacha Felix

Déjanté à point et super agréable à lire (et à rire) 🙂

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