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Joailes

Roman de gare

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Joailes

Un jour comme les autres ou pas tout à fait. Le ciel est bas et gris ; la voisine a étendu ses bas de la même couleur, ils seront parfumés de brume quand elle les enfilera, on dirait des nuages et ça me fait rêver

 

Je descends l'escalier en colimaçon en sifflotant doucement pour ne pas réveiller les rats repus

j'ai envie de chanter, un jour glauque se lève mais j'ai vu du muguet sur la loge de la gardienne de nos secrets et ça m'a fait plaisir comme si c'était un premier mai, arrivé en bas je voyais un bas, en haut, qui s'était entortillé sur l'autre, j'ai trouvé ça joli, ça m'a donné le vertige et j'ai baissé les yeux

 

sur le boulevard il y a encore le désert de la nuit et des larmes en train de sécher sous les paupières closes des maisons.

J'aime bien cueillir cet éclat de soleil éphémère, à travers les géraniums sur les balcons

J'aime bien cette somnolence, juste quelques secondes avant que les oiseaux n'achèvent le silence

 

Deux zèbres m'ont entraîné dans une farandole folle jusqu'au supermarché, je leur ai dit je vais être en retard mais ils s'en foutaient, arrivés à la caisse on a fait sonner toutes les alarmes du quartier avec nos codes barres, on s'est retrouvés derrière les barreaux c'était rigolo, les ombres faisaient des rayures, on aurait dit les Dalton

Mais comme on rigolait, on était suspects, alors on a dû gonfler des ballons, répondre à des questions ; les zèbres piaffaient d'impatience ce qui n'arrangeait rien alors j'ai pensé à ces bas qui flottaient tout en haut, que je voyais d'en bas et j'ai fini par donner le nom de mon supérieur.

Un nom de grosse clé, comme un sésame, à n'utiliser qu'en cas d'extrême urgence pour être relâché aussitôt en tant que prisonnier.

 

Effectivement, je fus en retard ce jour-là et quand j'ai raconté mon histoire à mon supérieur je crois qu'il ne m'a pas cru, il a marmonné vous devriez écrire des romans avec un air désolé et sans doute, dubitatif

 

 

Il n'a pas daigné regarder par la fenêtre après m'avoir viré et ce n'est pas plus mal, il n'en aurait même pas cru ses propres yeux qui, derrière des lunettes, me semblaient sales

 

En bas, deux zèbres m'attendaient, ils m'ont ramené chez moi, on a mangé des petits pois en jouant au ping-pong, très détendus, comme des herbivores heureux

j'ai écrit l'histoire de leurs grands-pères disparus avec cet improbable nom : « les quaggas » aux chapitres deux, trois et quatre.

 

Ils m'ont félicité en partant, je ne comprenais pas pourquoi, les disques étaient rayés et tant pis pour le canapé en peau de zébu qui l'était aussi, je me sentais léger, débarrassé de ce manuscrit dont je n'avais même pas compté les pages.

 

J'ouvre la baie vitrée, c'est toujours un plaisir de voir des zèbres prendre un taxi.

 

Un soir comme les autres. La nuit est tendre et rose et la voisine a étendu sa culotte de même couleur comme ça elle sera parfumée de crépuscule quand elle la remettra.

J'ai envie de chanter sous la douche, je souris en buvant mon café, je m'extasie devant mes tartines beurrées dégoulinantes de confiture, j'imagine la déconfiture de mon supérieur quand il verra mon nom en grosses lettres sur le roman qui sort à la première heure dans les kiosques avec ma tête sur la couverture à rayures, avant le premier train. 

J'avais bidouillé avec le vendeur de journaux pour arriver avant les canards, à la dernière jouissance de la brume. Bon d'accord pour quelques écus de plus, demain je me foulerai la cheville, m'avait-il répondu en clignant de l’œil …

Je crois qu'il m'aimait bien

 

A cinq heures tapantes, mon roman de gare voyait le jour.

Pour qu'il soit accessible au plus grand nombre, j'avais fixé son prix à six.

Six comme un croissant en terrasse, un café, quai numéro six

un matin comme les autres.

J'aimais bien l'idée de cette naissance dans les odeurs du café et de la première cuisson du pain.

Comme les canards n'étaient pas arrivés, le roman partit partout comme des petits pains dans le geste machinal du café-journal aux quatre coins des bouches de métro

pour l'instant, on n'en a pas retrouvé dans les poubelles.

 

Il n'en reste plus qu'un. Sera-t-il celui-là ?

Mon supérieur l'achètera-t-il ?

 

J'aimerais bien : je parle de lui aux chapitres cinq et six.

Il arrive … il est six heures moins cinq.

(J.E. Petites histoires ordinaires - )

 

 

  • Aimé 4

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Jeep

Merci Joailes pour cette tranche de vie, mais il faut que j’y aille... des zèbres font du bruit en bas de chez moi.

  • Haha 1

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Carine

Un petit air de Jumanjy non? J’aime cette fantaisie, cette forme humoristique et cocasse, et ce fond, Riche de ce qui n’est pas dit. 

@JoailesDoit-on comprendre que votre éloignement d’AP a à voir avec un roman de gare?

 

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Joailes

Merci @Carine Jumanji oui pourquoi pas ... Pour la dernière question, non, pas ! 🙂 

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Muriell

J'ai beaucoup aimé ces zèbres mais aussi la description de toutes ces petites choses du quotidien qu'on ne regardent même plus et que tu ramènes à ton univers pour nous enchanter avec. Merci @Joailes

  • Merci 1

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Eathanor

Comme toujours, tu as l'art de nous surprendre en réenchantant ce quotidien auquel nous ne faisons plus attention.

  • Merci 1

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Frédéric Cogno

J'ai aimé ces nuances de crépuscules et ces petits riens plus qu'insignifiants et qui transfigurés par ta plume fécondent une poésie vivifiante et rare. Chapeau.

  • Merci 1

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