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La question ou le chef de train


Thy Jeanin
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          On était loin de Saint-Lazare. D’ailleurs, qui songeait à Lazare ? On n’en connaissait que deux qui fussent arrivés à bon quai. Et puis le vrai nom de la gare, c’était Sale-Hasard.

 

Le train de la vie filait, voilà tout. Où ? La question ne se posait pas. En tous cas sur les lèvres. Et c’était bien dommage, car les lèvres du passager étaient gercées par un novembre noir comme four.

 

« Ma vie est un four » songeait-il. Mais aussitôt, il scrutait autour de sa personne : n’y avait-il pas, parmi ses compagnons de route, une jolie inconnue pour aller chercher la question qui lui brûlait les lèvres ?

 

La question ? mais laquelle ? Ce qui l’obsédait ressemblait plutôt à une quadrature de cercle. A une équation. Voilà, il fallait poser le problème sous forme d’équation. La poser à une inconnue. Sur ses lèvres. A une inconnue nue. Ça le hantait, mais aussi le ranimait, dans ce wagon glacial qui filait on ne savait où, vers des ténèbres éternelles ou un éden renouvelé. Il se réchauffait à cette idée. C’était mieux qu’une doudoune. Et d’ailleurs, il aurait bien servi lui-même de doudou. A quelque maîtresse, oh oui !

 

Pendant ce temps d’illusion, la locomotive, là-bas, faisait des étincelles avec ses caténaires qui glissaient sous les fils électriques. « Restons éclectique tout de même » songeait-il pour se calmer.

 

C’est alors que surgit le Chef de train. « Vous avez votre ticket ? » l’interrogea-t-il en soulevant sa visière d’approximativement 3° et 6 centièmes, d’un geste machinal. La question ne se posait pas. Bien sûr que… qu’il l’avait mis là… là-dedans peut-être… Mince ! une nouvelle question se posait : mais le train roulait si vite, ça tremblait trop, d’ailleurs elle ne tenait pas debout et ce n’était pas la question. La rattraper sur le quai où elle devait s’être envolée avec le vent d’automne… « Il n’en est pas question » bougonna le passager. « La question ? » demanda le Chef de train, l’œil flambant . « Oui, celle qu’on vient de me poser » répondit le passager, la tête encore dans ses fantasmes, « posée sur les genoux » ajouta-t-il.

 

Il sembla un instant que le train était reparti en marche arrière, atteignant au bas mot les septante-septièmes  rougissants.

 

Le Chef de train poussa un profond soupir. « Je peux m’asseoir ? » demanda-t-il et il se posa sur les genoux du passager, une larme dans les yeux, dont le reflet n’en finissait pas de scintiller dans la vitre (« Défense de se pencher à la fenêtre sous peine de basculer dans l’éternité cosmique » était-il écrit dessous).

 

« Oh ! que vous arrive-t-il, mon petit ? » demanda le passager. « Regardez comme c’est triste, novembre, répondit l’autre. Octobre, je veux bien : l’or rutile, c’est des bijoux. Décembre aussi : c’est beau comme l’hermine. Mais novembre, ça ressemble à rien, c’est noir et ça vente, ça flotte dans le néant, le froid et la pluie. On se pose trop de questions auxquelles on n’a pas le temps de répondre, poursuivit-il, à cause de l’instabilité de l’atmosphère et puis le dérèglement climatique n’arrange rien… »

 

« Ce n’est pas la question » rétorqua le passager.

 

« Ah bon, c’est quoi alors ? »

 

Il y eut un moment où le train disparut, happé par le silence. Un autre le croisa, qui rattrapait les septièmes ascendants, en sens inverse. A ses carreaux, tout un convoi de passagers munis d’ailes. On devinait avec eux un chef de train blanc-barbu qu’auréolaient les néons du plafond.

 

« Comment ! s’écria le passager, je vois que je ne suis pas dans le bon train ! J’aurais dû faire partie de celui qu’on vient de croiser ! » Il fut à un doigt de tirer le frein d’arrêt d’urgence et leva la main, effaré.

 

« Eh ! Eh ! ricana le Chef de train en déviant la main du passager. Il est temps de vous en apercevoir ! Je mène ici, avec tous ses voyageurs, un train d’enfer ! » Il s’était remis debout et le regardait, la face hilare, lissant son bouc et ses moustaches. « J’en étais à votre ticket, reprit-il. Vous ne l’avez pas. Vous voyagez donc en clandestin. Cela va vous coûter cher. Vos papiers ! »

 

Tout le reste du voyage, le passager fut soumis à la question. Il ne trouvait jamais la réponse. Par exemple : « Être ou ne pas être, qu’en dites-vous ?... Top, les secondes passent… - Euh ?... – Trop tard : ding dingue dong… » C’était trop fort ! Remettre ainsi son voyage en question ! Ni but, ni motif. Le passager cherchait désespérément à se consoler dans le regard des autres usagers du train, mais nul ne le regardait. Comme si sa présence ne les regardait pas. C’était lui, maintenant, qui pleurait.

 

« Je… cherchais juste à me réchauffer… » bredouilla-t-il. « Justement, c’est toute la question, ricana le Chef de train : à quel degré, votre bain de flammes ? » A présent, le monstre retirait son uniforme et exhibait son derrière avec ostentation : « C’est pas un train de chef, ça ? » Et tous les passagers d’éclater de rire en chœur !

 

Aussi notre voyageur n’atteignit-il  jamais le quai. Il fut finalement traîné par les phalangettes sous sa banquette et dévoré par d’acariâtres acariens qui se chargèrent de lui faire comprendre que tout est définitivement poussière, ici comme ailleurs dans tout le cosmos. A peine eut-on le temps d’entendre la pauvre créature geindre avant de s’éteindre : « Pas de pot, ce Chef de train, j’ai pas eu le ticket avec lui ! »

Modifié par Thy Jeanin
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