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L'île mystérieuse (1)

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  • Semeur d’échos

Je travaillais depuis trois ans dans la plus belle joaillerie de Saint-Pompon, en Dordogne.

Mon patron, Jacques Use, m'avait dans le collimateur car, disait-il, j'accumulais les bourdes.

Ce fut le pompon quand je lui fis rater la vente de son plus gros solitaire, en disant à la douairière qui s'apprêtait à l'acheter qu'elle ne pourrait plus mettre à ses doigts d'autres diamants, sinon ils ne seraient plus solitaires.

J'ai l'impression que ça l'a fait réfléchir, du coup elle est partie sans débourser un centime.

Jacques Use est devenu très rouge, et a failli entrer dans une colère noire mais je l'ai mis en garde :

attention à votre cœur, il est fragile !

Il m'a montré la porte avec son gros doigt boudiné et j'ai cru comprendre que j'avais dépassé les limites, aussi n'ai-je pas insisté.

Quand même, j'ai emporté un collier dont les gemmes suffiront à me payer des vacances bien méritées.

Cela alla même au-delà de mes espérances ; le vieux recéleur Oussama Palaironet me remit en échange une jolie liasse de billets.

C'est ainsi que mon aventure a commencé.

S'il n'est pas aisé de partir en vacances avec un kangourou, (le mien s'appelle Harry, Harry Stote) et encore moins de trouver le petit cabanon rêvé sur une île déserte pour passer quelques jours pénard, la chance m'a souri cette fois-ci ; j'avais passé une annonce dans le Canard déchaîné et un certain Monsieur Djemal Alestoma m'a répondu.

Après quelques échanges fort courtois, j'ai reçu une grosse enveloppe contenant une carte routière et un trousseau de clés.

Nous avons d'abord dansé la gigue dans le jardin, Harry et moi, laissant éclater notre joie, puis nous sommes allés préparer nos valises.

Au petit matin, nous sommes partis pour la terre promise, dans ma vieille deux-chevaux grise.

Par acquit de conscience, j'ai quand même fait un crochet devant la joaillerie, Jacques Use était en train de lire son vieux livre de Zola devant la porte de sa boutique, en mangeant un sandwich au gorgonzola.

Son épouse, Syrac Use, époussetait les bijoux en comptant les carats sur ses doigts, rêveuse.

Tout allait bien.

J'ai fait demi-tour et me suis lancée sur la nationale, un vent de liberté sous le capot.

Harry avait déplié la carte sur ses genoux et m'indiquait la route ; on ne s'est trompés que deux fois, à midi on a mangé léger, une choucroute et des éclairs au chocolat, dans un vieux restaurant routier sur une table en formica avec des nappes en papier.

J'ai sorti un billet, on nous a offert le café et une petite liqueur sauvage.

Gardez la monnaie, au-revoir messieurs dames, a-t-on lancé, l'estomac en flammes.

On a fait ensuite une petite sieste digestive à l'ombre des saules près d'une rive où s'égaillaient quelques grives.

Nous avons repris la route en chantant en choeur tout le répertoire d'un vieux chanteur, que nous connaissions par coeur.

Enfin, nous sommes arrivés sur le chemin de terre encerclé en rouge sur la carte, il s'enfonçait dans une forêt de pins parfumés et tordus par le vent.

Au bout, plus de route : un amas de rochers gris, et, derrière, une étendue d'eau avec une tache verte à peine plus grande que l'émeraude à l'annulaire de Madame Syrac Use.

L'île !

Un canot pneumatique nous attendait avec une belle paire de rames rouges et c'est ainsi que nous l' atteignîmes.

Nous accostâmes sur une plage de sable noir où des milliers de diamants scintillaient au soleil.

J'y ai vu là un signe de bon augure, je pense que cela s'est vu sur ma figure, car Harry s'est gratté la poche centrale, ce qui, chez lui, est viral quand il est content.

Le cabanon se dressait à vingt mètres, planté sur des pilotis bancals, comme s'il était en fin de vie et poussait un dernier râle.

Il était plus petit que je ne l'imaginais : deux fenêtres aux carreaux fêlés, une porte verte dont la peinture s'écaillait comme celle d'un vieux serpent prêt à muer, et un perron branlant soutenu par un tonneau vide.

Le toit, lui, était recouvert de mousse épaisse où poussaient des pissenlits géants, certains aussi hauts que Harry.

Une cheminée de tôle ondulée laissait échapper une fumée grise, alors que nous étions en été et qu'il faisait 30 degrés.

J'introduisis la clé dans la serrure.

Elle grinça trois fois, puis céda.

La porte s'ouvrit sur une odeur de vieux bois, de tabac froid et de menthe sauvage.

L'intérieur tenait du capharnaüm organisé : un poêle à bois en fonte ouvragée, orné de motifs représentant des hippocampes dansant la valse ; une table de cuisine en teck, rayée de coups de couteau ; deux chaises empaillées ; un lit à baldaquin dont les rideaux étaient faits de toile à voile ; et, partout, des bocaux en verre contenant des choses indéfinissables.

Aux murs, des étagères supportaient des livres sans titre, des coquilles de noix de coco taillées en têtes monstrueuses, et un portrait à l'huile d'un homme barbu tenant un homard vivant comme un sceptre.

Harry, lui, s'était déjà installé sur une méridienne capitonnée de velours vert, les pattes en l'air, en poussant un soupir de contentement. (et donc, en se grattant la poche).

Il en extirpa quelques petits gâteaux secs qu'il mangea goulûment.

Je poussai la fenêtre pour faire entrer l'air marin : elle me resta dans les mains.

La vue était saisissante : l'île n'était qu'un îlot de quelque trois cents mètres de circonférence, bordé de falaises crayeuses où nichaient des mouettes rieuses.

Au centre, un bosquet de charmes, et, derrière le cabanon, une petite crique secrète où l'eau se teintait de turquoise.

Il y avait même un mât avec une hampe, mais pas de drapeau, juste un vieux slip (kangourou) de bain qui claquait au vent.

Nous passâmes l'après-midi à nous installer, à marquer notre territoire.

J'ai installé mon chevalet et tout mon bazar sur le ponton, déjà éblouie par les lumières caméléon de la mer.

Harry, avec sa manie de tout renifler et de fouiller partout, ouvrait tous les placards.

Il en sortit un assortiment surprenant : des boîtes de sardines, de cassoulet, de lentilles, des pâtes, une collection de boutons de manchettes en corail, un dictionnaire de poche en langue morte.

Il trouva aussi, dans un tiroir secret derrière le poêle, un carnet à spirale rempli d'une écriture serrée.

Je le feuilletai.

C'était apparemment le journal d'un précédent locataire.

Les premières pages décrivaient l'île avec poésie, puis venaient des réflexions météorologiques, des menus de pique-nique, la recette du pain marocain et des croquis de coquillages et de pins.

Et soudain, vers la fin, une phrase au crayon rouge, tremblée :

Le mystérieux Djemal Alestoma arrive demain. Ce n'était pas prévu du tout. Je commence à avoir peur ...

Je souris.

Les gens écrivent des choses étranges en vacances.

Et l'endroit, après tout, n'était-il pas idéal pour un écrivain à l'imagination débordante ..?

Demain sera un autre jour.

Nous étions fatigués, nous grignotâmes un peu de boulgour et du hareng séché, puis sombrâmes dans les bras de Morphée.

(à suivre)

Modifié par Joailes

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