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Dans le safran d'un drapé

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  • Semeur d’échos

Ma lampe orange grésille un peu ce soir, elle qui ne m'a jamais lâchée, surtout pas lors de pannes d'électricité ou d'inspiration.

Quelquefois, et surtout le mardi, je ne sais pas pourquoi, en sort un génie qui m'offre un seul vœu que je m'efforce de choisir au mieux.

Je lui tapote un peu la tête, la soulève de son socle ; je lui récite quelques vers de Sophocle (je sais qu'elle en est très friande) "ô chère tête fraternelle, de quels maux souffres-tu soudain ?"

Elle me fait signe que ce n'est rien, juste un petit étourdissement dû à la chaleur.

Je l'éteins et regarde le ciel qui se couvre de gros nuages noirs, il y a un peu de vent ; au loin les longs cils des palmiers parpelègent gaiement.

Je reste ainsi de longues minutes, sans bouger ; comme aurait dit Victor, un ami qui vaut de l'or, c'est l'heure de mes contemplations, ça m'arrive régulièrement et en toutes saisons.

Je pourrais décrire tout ce que je vois et certainement cela suffirait à faire un récit, mais ma lampe ne serait pas contente, elle froncerait les sourcils puisque j'avais commencé à parler d'elle. (elle est assez susceptible et pourrait bien ne pas se rallumer, pour se venger)

Donc, j'y reviens.

Elle est très belle, incrustée de verreries multicolores qui font sur les murs des arabesques de folie où les muses dansent ; je l'ai ramenée d'Italie, elle s'appelle Providence.

Donner un nom à une lampe, dira le lecteur (impressionné malgré tout) n'est-ce pas un peu tiré par les cheveux ?

Qu'il pense ce qu'il veut.

D'ailleurs, en a-t-il, des cheveux ?

Je la rallume délicatement, elle me dit : "rends-moi le dimanche matin du 1er mars 1964. Tu l'as pris sans faire exprès, en rêvant".


Je dois farfouiller un peu dans mon hippocampe, je ne me souviens pas de ce dimanche.

Je ferme les yeux, forçant sur mes paupières où sont cachées tant d'histoires solitaires ; des images surgissent.

Une forte odeur d'épices envahit la pièce, à dominante curry.

Je suis dans le Palais des vents, à Jaipur, j'essaie des saris que m'a fait envoyer le Maharajah Jai Sing III, qui n'est autre que mon père.

J'ai un défilé ce soir, et je me dois d'être la plus belle, je vais représenter la collection automne-hiver de Manish Malhotra, le créateur le plus populaire des stars de Bollywood.

Ma naukarani brosse mes cheveux qu'elle a enduits d'huile d'Amla, tout en rallumant les bâtons d'encens qui ont parfois le toupet de s'éteindre. (ce qui n'a pas vraiment d'incidence sur le parfum de ma chambre, imprégnée à jamais de l'oud).

J'ai numéroté les saris, je devais les présenter un à un ; pour la fin j'avais choisi le plus beau : rouge, blanc et jaune safran, dont le drapé un peu osé m'avait plu.

Providence grésille et me fait signe qu'elle a besoin d'une pause.

Je l'éteins.

Me voici plongée dans le noir, mais quand mes yeux s'habituent, je repère le couloir.

Il mène à la cuisine.

Je dois avouer que je suis assez sujette aux fringales inopinées, mais comme je me connais, je mets à ma disposition des petits plats garnis où je n'ai qu'à puiser selon mes envies.

Bien sûr, je choisis le Biryani, qui me semble de circonstance en cet instant précis.

De nouveau, me voici partie dans mes contemplations.

La pause a assez duré, s'écrie Providence et les muses arrêtent de danser.

Je retourne à mon bureau, l'allume à nouveau, elle grésille d'impatience.

Alors, ce dimanche ?

J'attends la fin. dit-elle.

Je retourne à l'hippocampe, je souris à ma lampe.

Le défilé fut un succès.

Je n'ai reçu que des éloges, des bouquets, mais dans ma loge, tu m'attendais.

Enveloppée dans du papier de soie, accompagnée d'un petit mot comme jamais on n'en reçoit, je t'ai emmenée partout avec moi ; j'ai quitté le Palais depuis longtemps déjà et dans mon petit bureau que si je vous le décrivais, vous ne me croiriez pas, tu es toujours là ...

C'est toi qui rompt mes chaînes avec la vraie vie inhumaine, dans un tout petit coin de notre domaine ...

Je n'ai pas pu te raconter ce dimanche du 1er mars 1964, je savais que j'allais t'attrister, alors je t'ai flattée et tu t'en es contentée.

J'ai caressé ton abat-jour, tu t'es endormie.

C'est là qu'est sorti le génie et j'ai fait un vœu;

Il a mis sur mes écrits un sari bleu ...


(joailes -) 25 juillet 2026 - 22h 48




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