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La Lune verte

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

La Lune verte

 

 

 

Au milieu de la canopée brésilienne, juché en hauteur, à soixante mètres au-dessus d’un sol invisible sous les troncs puissants et les lianes emmêlées, Eugénio contemplait la surface rugueuse de cet océan vert. Son hamac, tendu entre deux branches de ficus centenaires, oscillait doucement, mais il n’y prêtait plus guère attention. Le scientifique discret et obstiné cataloguait de nouvelles espèces d’épiphytes. Il avait décidé d’organiser cette exploration sur la canopée à des fins scientifiques trois jours auparavant et avait mis son projet à exécution, après en avoir avisé le centre de recherches auquel il était rattaché. À ses pieds, des fourmis cueillaient tranquillement des spores. Non loin de son perchoir, des ouvriers du bois sciaient des essences rares. Leurs clameurs et leurs rires lui parvenaient, traversant l’air moite de la sylve.

 

Son smartphone vibra soudain. Il l’avait allumé, presque machinalement, pour consulter la météo par satellite et anticiper un orage. Mais, à sa grande stupéfaction, ce ne fut pas le bulletin quotidien qui s’afficha : toutes les applications, tous les réseaux, tous les écrans du monde, montraient en direct la présence d’une Lune verte, éclatante, apparue dans le ciel diurne au-dessus du Pacifique. La caméra pointée vers le large permettait d’observer cette sphère luminescente, couverte de motifs mouvants, émettant un halo impalpable. C’était un spectacle splendide mais, on ne sait pourquoi, profondément terrifiant.

 

Une ambiance étrange envahit soudain la forêt, et même les millions d’insectes qui ne se taisent jamais semblèrent vouloir suspendre leur vol. Eugénio regardait fixement, médusé, l’écran de son portable et, comme les milliards d’êtres humains ce jour-là, il vit cette onde vert pâle onduler sur la Terre, d’abord à l’horizon, puis tout près des écrans. Mais, heureusement pour lui, cette onde universelle sembla épargner son petit havre de paix et son berceau forestier. Tout se passait à distance, sur l’écran de son smartphone. Il fut totalement bouleversé par ce qui se déroulait ailleurs.

 

Il y eut un instant où la planète parut cesser de tourner. Les chaînes du monde entier retransmettaient la même agonie dans toutes les langues : Tokyo, Pékin, New York, Lagos, São Paulo et bien d’autres grandes villes affichaient les mêmes images terrifiantes : des foules tétanisées s’effondraient les uns après les autres. Minute après minute, quart d’heure après quart d’heure, tous les visages se figeaient brutalement. Le savant regardait l’écran, hagard, incrédule, fasciné par cette mort universelle. Puis, finalement, le portable d’Eugénio grésilla et s’éteignit brutalement. L’écran resta noir, sans raison apparente. Le scientifique tenta plusieurs fois de redémarrer l’appareil mais ce fut inutile. Le silence s’installa, lourd et oppressant.

Les minutes, les heures qui suivirent ne furent que des vagues de confusion pour le scientifique. Eugénio, toujours à l’écart sur les cimes, et ayant assisté sans doute à l’extinction de l’humanité en temps réel, restait là, figé dans l’angoisse tétanisante de cette révélation. Il n’avait pas pleuré. La douleur, l’effroi étaient trop grands pour le simple acte de verser des larmes. Il n’entendait plus ses voisins bûcherons, en contrebas. Se pouvait-il qu’eux aussi aient disparu ? L’idée de mourir lui-même n’était pas présente en son esprit. Là où il était, sur la canopée, rien n’avait changé. Pourquoi ? Et pour quelle raison, lui, installé dans ce berceau de verdure qui l’avait si bien protégé, était-il sauf ? Il n’en savait rien.

Le vent bruissait sans souci, et sur la feuille lisse des philodendrons, les chenilles traçaient toujours leur ligne, insensible à la tragédie. L’idée même d’être seul – seul humain sur la Terre – mit du temps à faire son chemin dans l’esprit d’Eugénio. Ce fut un silence sourd, pesant, qui le convainquit peu à peu. Plus d’avions empanachés dans le ciel à heures régulières, plus de bruit lointain de moteurs ou, plus proches, ceux du vacarme des tronçonneuses des bûcherons, plus de voix humaines flottant à la cime d’une radio lointaine. Le silence des humains persistait au sein de son univers végétal. Il n’était plus relié au monde qui, jusqu’à présent, avait été le sien.

Puis, peu à peu, l’instinct de survie prit le dessus : conscient de l’urgence de l’heure, Eugénio rationna ses provisions, s’enquit d’eau potable, sut reconnaître les fruits comestibles et en fit provision. Il organisa ensuite son temps avec rigueur : à l’aube, il surveillerait le retour des singes et le passage des toucans et autres aras multicolores, merveilleux spectacle qui l’enchantait toujours. À midi, il explorerait ce royaume céleste jamais piétiné par une silhouette humaine, tout en consignant sur un carnet ses observations. Il savait déjà que la nuit, parfois, et comme les premiers hommes sans doute, il hurlerait dans le noir, sous la clarté des étoiles indifférentes, l’infini de sa détresse.

 

Les jours s’étirèrent alors pour Eugenio dans leur monotonie, tous semblables et tous différents. La forêt vivait sa vie paisible, sans rien n’attendre de personne. Le scientifique survécut à sa solitude arborée, par la curiosité, l’émerveillement, la peur et le sentiment absurde d’être à la fois gardien d’un paradis et vestige d’une malédiction. Il apprit à vivre dans la lenteur du vivant, commençant à imiter le paresseux, dont il admirait la noblesse détachée et la grâce des évolutions. Et peu à peu, il s’habitua à cette nouvelle vie. Des écureuils malicieux vinrent fouiller ses poches quand il s’endormait et il s’en amusa. Des raies de soleil perçaient la canopée, lui apprenant à lire l’heure dans le ciel sans horloge. La routine absorba son quotidien. La peur du vert glacial de la Lune mystérieuse s’atténua enfin en lui. Il se força à ne plus penser à la fin de l’humanité.

 

Un soir, alors qu’il descendait de son poste d’observation, Eugénio s’assit sur une branche immense, tout près de la cime. Il avait besoin de faire une longue pause, de prendre du recul par rapport à tout ce qui s’était passé, à tout ce qu’il avait vécu depuis la date fatidique de la fin de l’humanité. Le soleil couchant incendiant l’horizon sépara le ciel en draps de pourpre et de vert sombre. C’était magnifique. Mais il n’y avait personne pour contempler ce spectacle, à part lui. Il avait l’impression d’être redevenu un homme des âges anciens, une créature presque primordiale, n’appartenant ni à l’ancien monde ni au nouveau.  

Il pensa à sa propre fin. Un jour, il disparaîtrait lui aussi, englouti par la forêt. Mais il n’était pas inquiet. La vie continuerait ici, dans ce monde à la fois plus simple et plus vaste que tout ce qu’il avait connu. La fin de l’humanité n’avait pas effacé la beauté de la nature. Eugénio ferma les yeux, écouta les derniers chants des oiseaux avant la nuit, et observa. Le soleil disparut lentement derrière la ligne d’horizon. La forêt respirait avec sérénité, vibrante de majesté. La Terre, au fond, n’était jamais vraiment vide et lui, n’était pas vraiment seul. L’âme du Monde planait, imperceptiblement.

FIN

Posté(e)

La nature, indifférente à l'extinction humaine? Voilà une idée qui me plaît! Votre texte est très beau visuellement , et offre une méditation sur la solitude, la survie et le sens de l'existence hors du collectif. Bravo!

Posté(e)

Une fin du monde étrange et poétique qui questionne notre rapport à la nature, envoûtant !

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci infiniment à vous, la fin du monde est annoncée par certains...

Quelle forme prendra-t-elle ? C'est la seule question. En tout cas, nous, nous aurons déjà disparu...

Posté(e)
  • Semeur d’échos

C'est très réaliste, comme fiction! Seuls les sages sauront mourir sereinement, en harmonie avec la nature. Plus on s'en est éloigné, plus on sera marri. Là-dessus, Jean-Jacques avait raison. Ton récit est saisissant de crédibilité.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Thy Jeanin !

Un espace préservé, une halte pour la méditation avant la fin annoncée et inéluctable.

Un paradis New Age...

Posté(e)
  • Semeur d’échos

La prose est magnifique, à la fois précise et poétique.

Elle mêle le vocabulaire du scientifique "épiphytes", "canopée" à des métaphores d'une grande puissance visuelle "l'océan vert", "le soleil couchant incendiant l'horizon".

Les sensations sont omniprésentes : la moiteur de l'air, la rugosité de l'écorce, le grésillement du portable, le silence oppressant.

En conclusion, ce récit est bien plus qu'une simple histoire de survie.

C'est une fable écologique et métaphysique d'une profondeur remarquable.

Elle nous confronte à notre propre fragilité et à l'humiliante perspective d'un monde qui nous survivra, indifférent et magnifique.

C'est une œuvre qui, comme la forêt qu'elle décrit, continue de respirer dans l'esprit du lecteur longtemps après l'avoir lue.

La fin n'est rien, tant qu'on garde les souvenirs du début.



Modifié par Joailes

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

"L’âme du Monde planait, imperceptiblement."

Merci d'avoir perçu l'imperceptible, Joailes, dans ce récit en retrait du monde, comme posé sur les nuages.

On rêve, on rêve...

Posté(e)
  • Semeur d’échos

On souhaiterait quand même qu’Eugenio fasse la rencontre d’une survivante pour refonder l’humanité.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Jeep ! Je ne sais pas si cette suite au parfum de romance est vraiment souhaitable. Si la Lune verte n'était pas venue, les humains l'auraient fabriquée, tant ils adorent détruire leur voisin et leur environnement. Et advienne que pourra !

L'humanité ne marche pas vers sa disparition, elle court.

( ᴗ˳ ᴗ )

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