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Le Pays des Couleurs

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le Pays des Couleurs

 

 

L’univers est empli de surprises. Tenez, moi qui vous parle, j’ai visité l’été dernier une contrée assez étrange, située à deux mille milliards d’années-lumière de la Terre. Une si longue distance pour un congé même pas sabbatique, me direz-vous ? Certes, mais j’ai un tarif de faveur dans l’aéronautique, réservé aux poètes et poétesses sans talent mais non sans piston. Je vais tout vous raconter, réjouissez-vous, c’est peu banal. Voici donc les lieux, les habitants, et les faits et gestes des uns et des autres, tels qu’on me les a racontés sur place.

 

Là, dans une vallée suspendue entre deux couchers de soleil, se trouvait jadis un lieu que l’on ne pouvait voir qu’en fermant les yeux : le domaine des Couleurs. C’était un endroit où les couleurs vivaient en société, débattaient, s’aimaient, se jalousaient, et surtout parlaient sans jamais se taire. De vraies pipelettes. Il en reste quelque chose, dans la contrée, et cela se visite.

 

En ce temps-là, le vaste ciel était en permanence d’un bleu très sombre, il geignait sans cesse, se plaignant d’être trop souvent associé à la solitude ou à l’immensité sans fin. Le rouge, flamboyant et théâtral, organisait des conférences sur la passion ou sur la guerre. Il s’y croyait et prenait la pose. C’était complètement ridicule. Quant au vert, il refusait de s’asseoir à côté du jaune depuis une dispute vieille de plusieurs saisons et qui sentait encore mauvais.

 

Chaque matin, les couleurs se réunissaient dans une grande salle à la lumière figée. Elles discutaient de leur rôle dans le monde : fallait-il continuer à figurer sur les drapeaux, les logos, les murs sans la moindre rétribution ? Fallait-il se rebeller contre les palettes imposées ? Ou continuer à s’exhiber en dérapant sur les toiles humides de tout un chacun ? Quelle destinée vulgaire, en fait. Les récriminations étaient sans fin et aucune teinte n’était satisfaite de son sort.

Ce jour-là, une couleur nouvelle fit son apparition. Elle se tenait au centre de la salle, tremblante et incertaine.

- Qui es-tu ? demanda le violet, toujours curieux et un tantinet bizarre.

- Je suis la couleur sans discours. Je suis le rêve et la brume, la vibration du temps et le regard des anges.

Un lourd silence tomba. Tout le monde lui lança un mauvais regard. Une nouvelle qui osait se donner en exemple ? La couleur sans nom expliqua humblement qu’elle venait de la planète Terre. Elle portait avec elle les émotions non exprimées, les espoirs des humains que nul n’osait représenter. Elle n’avait jamais été utilisée. Sa sœur Utopia avait osé s’exprimer. Elle avait été aussitôt traitée de folle et enfermée au fond de bibliothèques obscures.

Elle était là pour demander l’asile. Car elle existait, malgré tout, et voulait vivre sa vie en dépit de toute l’intolérance terrestre. Et ce, dans un lieu éloigné de toute haine. Mais le rouge bondit aussitôt sur ses pieds (un phénomène, ce rouge !) et rugit de colère en lançant à l’assemblée :

- En voilà une absurdité ! Nous sommes déjà trop nombreux : tout un peuple de couleurs affamées et bavardes qu’il faut approvisionner en songes creux et en toiles de maître. Elle va semer la confusion, celle-là. Et c’est une étrangère, en plus. Nous avons déjà trop de bouches à nourrir et de nuances à définir.

Le vert, toujours impénétrable, prit sa défense :

- Peut-être que la confusion et le sang neuf sont ce qu’il nous faut. Peut-être que nous avons été trop rigides, trop stricts, trop fermés à la nouveauté. Répéter toujours la même chose comme des moulins à parole, cela vous dit quelque chose ?...

Le débat dura des heures et des heures. Des éclats de lumière colorée jaillissaient à chaque nouvel argument. Le jaune pleura. Le noir s’absenta. Le blanc tenta de réconcilier tout le monde mais personne ne l’écouta. Le brouhaha s’intensifia. Un arc-en-ciel, attiré par le vacarme, montra même le bout de son nez, mais on le chassa à coups de pierre tant on redoutait la concurrence de cet original.

Finalement, après bien des débats et dans une ambiance houleuse, la couleur sans nom fut acceptée. Mais à une condition : nul ne l’utiliserait et elle resterait tranquillement dans son coin. Elle serait gardée en réserve, pour le jour où le monde aurait besoin d’une émotion nouvelle. Ce qui n’arriverait jamais, heureusement.

Depuis cette décision, la couleur sans nom vit dans un flacon de verre posé au sommet du bâtiment le plus élevé de la contrée. Elle y sommeille en solitaire et ses visions nocturnes sont merveilleuses. Toutefois, quand un artiste rêve trop fort sur la Terre ou qu’un enfant invente une sensation qu’il ne peut décrire, ils l’appellent en silence.

Elle parvient toujours à s’échapper, on ne sait trop comment, et fugue un instant. L’univers vibre alors à l’unisson et le monde se colore d’un frisson inconnu. Les étoiles, et elles sont bien les seules, parlent alors de « génie ». Mais qui écoute encore les étoiles, surtout quand elles ont raison, n’est-ce pas ?

 

FIN

 

Modifié par Alba

Posté(e)

Un joli arc-en-ciel qui mêle poésie, conte philosophique et science-fiction ; on en a bien besoin par les temps qui courent...

Posté(e)

Ce texte métaphorique est une critique fine de l'intolérance, de la guerre, du conformisme culturel et du poète dont on ne saisit pas les textes. Haut en couleurs!!

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à vous, cette couleur impossible me fait rêver, l'âme de l'inspiration...

Posté(e)
  • Semeur d’échos
Il y a 7 heures, Alba a écrit :

une contrée assez étrange, située à deux mille milliards d’années-lumière de la Terre.

Cette contrée de la couleur innominée est forcément imaginaire, car l’univers observable limité par l’horizon cosmologique ne mesure « que » quatre-vingt treize milliards d’années-lumière.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Observable par qui ? Les petites fourmis humaines ? Forcément rétréci...

Allons, allons ! L'univers est vaste et large comme.... l'univers, Jeep !

(^▽^)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Porte ouverte au rêve, cette fable. On imagine volontiers de nouvelles nuances pour enrichir la beauté du réel. Mais la satire l'emporte. Comme dans les fables, c'est l'homme qui est visé, lui et ses vils défauts. Original. A méditer!

Posté(e)
  • Semeur d’échos
Le 20/10/2025 à 00:35, Alba a écrit :

Observable par qui ? Les petites fourmis humaines ?

La lumière des galaxies situées au delà de l’horizon cosmologique ne nous parviendra jamais. D’ailleurs existent-elles ?

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

En effet, Jeep.

"Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien".

Attribué à Socrate par Platon.

J'ajouterais ceci (citation personnelle) :

"Un peu de savoir rend modeste. Aucun savoir rend orgueilleux".

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un délice d'originalité ! Cette société de couleurs bavardes et ridicules est une idée géniale.

La couleur sans discours, à la fois fragile et puissante, est un personnage magnifique.

J'aime particulièrement la fin, qui offre une lueur d'espoir poétique et espiègle.

C'est vif, drôle et profond. Bravo !


Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à tous pour vos commentaires avisés et sensibles.

Chaque couleur est une émotion. Chaque mot est une couleur.

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