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Soap Opera, conte cruel [Deuxième Partie]

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Soap Opera, conte cruel

 

Deuxième partie

 

 

Pour arrêter la dissolution collective, il ne fallait pas combattre, mais reconstruire ce qui avait été anéanti, rendre ce qui avait été dérobé. Germain devait donc s’aventurer dans la mine, aux origines du mal, et tenter un rituel. Mais comment ? La mine, abandonnée depuis des décennies, était située sur une montagne aux pentes abruptes et les sentiers étaient impraticables. Il se lança néanmoins dans l’ascension, son corps s'alourdissant et le mal qui le rongeait s'accélérant sous l'effort. Ses pieds étaient désormais moins mobiles et son souffle plus court.

Il arriva à l'entrée de la mine. La porte, autrefois solide, était déformée, et la terre tout autour, grasse et humide. Il se glissa à l'intérieur. Il ne vit rien, mais sentit la présence du Mal, une sorte de force obscure qui le rongeait à l’intérieur. Il perdait volonté et courage, la seule chose qui le faisait avancer, c’était le fait de se souvenir du visage de son épouse et de la peur dans les yeux de ses concitoyens. Il ne devait pas les décevoir. Il poursuivit son chemin et entendit une voix féminine qui semblait venir de partout à la fois. Elle l'accusait :

- Vous avez volé ce qui ne vous appartient pas. Vous avez corrompu l’eau qui vous a donné la vie. Par votre faute, chacune de mes gouttes lumineuses a disparu dans les profondeurs de la terre. Eh bien, à votre tour, vous allez disparaître et vous vous verrez mourir, ce sera votre châtiment pour tout le mal que vous m’avez fait. Maintenant, vous allez en payer le prix. 

C’était la voix de la source. Il lui répondit :

- Je ne suis pas venu pour vous combattre, mais pour vous rendre ce qui vous a été volé.

La voix ne dit mot, se contentant de ricaner méchamment. Germain réalisa que la source avait raison. Il n’avait rien de matériel à lui rendre. Et puis, il se souvint de la légende qui disait que la source s'était sacrifiée pour leur donner richesse et prospérité. Il savait que le prix à payer ne pouvait être qu’un sacrifice. Il pensa à son corps, à sa vie. Était-ce cela qu'il devait lui rendre ? Il était l'Élu, le seul dont la chair ne fondait pas aussi vite que celle de ses concitoyens. Il avait quelque chose de plus que les autres et c'était peut-être cela, la clef.

Désespéré mais lucide, il se mit à genoux avec humilité et offrit sa propre vie pour sauver celle de tous. La source réagit, et Germain sentit le souffle lui manquer. Son corps se déforma, ses bras et ses jambes fondirent, sa tête devint plus liquide. La dissolution s'accéléra, mais ce n'était pas une dissolution vers la mort, c’était une transformation. Il devenait une partie de la source, une goutte dans son océan. C’était pour lui une souffrance indescriptible, une torture liquide qui le fit hurler. Il souffrit comme elle avait souffert. Il perdit tout, comme elle avait tout perdu. À son tour et comme elle, il souffrit mille morts. Bientôt, il ne put plus rien distinguer, les ténèbres s'emparèrent de lui.

Quand il rouvrit les yeux, il était dehors, assis par terre. Le soleil perçait à travers les nuages pour la première fois depuis des mois, et la vallée était baignée d’une lumière douce. Il se releva, groggy, puis retourna à pas lents vers le village. Là, il regarda autour de lui : les arbres semblaient plus verts, plus vivants mais autour de lui, il ne trouva que des vêtements abandonnés, des flaques de sang séché et des jouets épars. Le vent sifflait entre les maisons abandonnées. Il frissonna.

Il était le dernier humain vivant dans Bauvoisy, l’Épargné provisoire, le Martyr de l’inutile, le Solitaire, désormais. Son destin avait été écrit bien avant sa naissance, peut-être par la source elle-même. L’Élu erra dans les rues désertes, appelant ses concitoyens, espérant contre toute raison. Mais personne ne répondit. Bauvoisy n’était plus qu’un souvenir, une ville fantôme où même les ombres avaient fui. Il s’assit sur les marches de l’église, les yeux perdus dans le vide, désespéré, et comprit enfin : il n’avait jamais été choisi. Il avait simplement été le dernier qui disparaîtrait. Son sursis serait provisoire. La vengeance de la source devait être complète, délicieusement lente et raffinée…

Il n’y aurait personne à Bauvoisy pour se souvenir de lui et de son sacrifice inutile.

 

FIN

 

Modifié par Alba

  • Le titre a été modifié en Soap Opera, conte cruel [Deuxième Partie]
Posté(e)

Un final tragique, à la noirceur effectivement cruelle : se sacrifier pour finalement rester seul, existe-t-il plus effroyable tragédie ?

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci, Nils, pour ces mots si justes !

Libre par ailleurs au lecteur d'interpréter ce conte comme un récit allégorique visant à mettre en évidence l'absurdité de la condition humaine . Toute existence est soumise au sablier du Temps : il se remplit, nous nous vidons, et les jours raccourcissent...

Un joli conte d'automne, mélancoliquement de saison, n'est-ce pas ?

( ᴗ˳ ᴗ )

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une chute en forme de désastre intégral! Nul ne sera sauvé. Reste une consolation: avoir la conscience tranquille, puisque on a tenté quelque chose de grand et de généreux. Mais c'est maigre...

Bravo pour cet effort d'imagination!

Modifié par Thy Jeanin

Posté(e)

Quelle triste fin !

Le sacrifice en valait-il la peine ? Peut-on réellement réparer les torts par la souffrance ?

Très beau texte, Alba, j'ai aimé le côté sombre de votre histoire.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à vous pour vos ressentis sensibles et empathiques !

J'ajouterais qu'on peut voir en Germain une figure christique, bien sûr : le sens de son sacrifice oblatif est le don total, le pur amour.

C'est très beau, très touchant, c'est certain, mais est-ce matériellement efficace, et est-ce également suffisant ? La réflexion peut se trouver stimulée par l'au-delà du texte, et c'est très bien ainsi.

À chacun de se positionner.

( ᴗ˳ ᴗ )

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Pour être rationnel, on peut supposer que la commune de Beauvoisy (comme dans la réalité Beaugency) était située à côté d’une centrale nucléaire qui a eu un accident entraînant une irradiation mortelle des habitants dont Germain est resté le dernier survivant, dans une nature qui avait repris ses droits comme à Tchernobyl.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour ce rapprochement, Jeep ! L'irrationnel est souvent hautement rationnel, sous forme de symbole. Lumières des ténèbres...

cf. "Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !"

Baudelaire

Posté(e)

Alba, bravo !

Suspense jusqu'à la phrase finale.

Je me suis laissé happé par le récit. Et ce Germain qui se demande s'il est la clé du sauvetage des villages et amis.

Et... suspense...

Tu nous as bien baladé dans ce conte à respecter ses sources.

Joli.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Errances !

Oui, plusieurs niveaux de lecture dans ce récit, il y a à boire et à manger. Le premier degré n'est déjà pas mal : un petit conte à vous donner des frissons dans le dos (on se met à regarder ses mains pour voir si la fonte n'a pas déjà commencé).

Et puis le second degré, évidement, pour les intellos : on sort sa Bible et son Kama Soutra. LOL.

Au plaisir de vous lire !

( ✧≖ ͜ʖ≖)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

La dernière phrase, d'une simplicité dévastatrice, scelle ce chef-d'œuvre d'horreur désespérée où même la mémoire est vouée à l'effacement.

Une fable noire superbe, sobre et définitive.

Il y a 1 heure, Alba a écrit :

Et puis le second degré, évidement, pour les intellos : on sort sa Bible et son Kama Soutra. LOL.

Quelle bonne idée, @Alba ! ( ͡~ ͜ʖ ͡° ) MDR

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup pour ces mots, Joailes !

Je plaisante, en fait, je ne suis pas Kama, encore moins Soutra !

Mais il faut bien équilibrer le propos, comme cela, il flotte tout seul sur la ligne bleue des Vosges !

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

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