Aller au contenu
View in the app

A better way to browse. Learn more.

Accents poétiques

A full-screen app on your home screen with push notifications, badges and more.

To install this app on iOS and iPadOS
  1. Tap the Share icon in Safari
  2. Scroll the menu and tap Add to Home Screen.
  3. Tap Add in the top-right corner.
To install this app on Android
  1. Tap the 3-dot menu (⋮) in the top-right corner of the browser.
  2. Tap Add to Home screen or Install app.
  3. Confirm by tapping Install.

Soap Opera, conte cruel [Première Partie]

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Soap Opera, conte cruel

 

Première partie

 

 

Dans la petite ville de Bauvoisy, au creux d’une vallée oubliée, chaque matin ressemblait au précédent. Mais, ce jour-là, l’aube se leva sur un silence plus lourd, l’air était saturé d’une inquiétude étrange que personne ne pouvait nommer. Les oiseaux n’osaient plus chanter sur les toits aux tuiles délavées, et dans les rues, les pas se faisaient discrets, hésitants.

 

Tout avait commencé lentement. Un vieux menuisier, Jean-Claude, fut le premier à sentir ses doigts s’amollir. Le bois glissa de ses mains et, en ramassant son rabot, il s’aperçut que ses phalanges semblaient mincir, perdre leur fermeté, jusqu’à donner l’impression de fondre comme un savon dans la baignoire. Au fil des jours, la rumeur enfla dans le bourg : les genoux des enfants perdaient de leur élasticité, les femmes sentaient leur visage se déliter sans la moindre douleur ressentie. Mais ces modifications effrayantes se faisaient toujours sans bruit, comme si une main invisible limait l’existence, patiemment, sans jamais laisser de traces.

 

Une peur muette s’insinua parmi les habitants. Les conversations se tarirent ; on s’observa du coin de l’œil, cherchant sur chaque joue une trace, guettant les manches retroussées pour deviner si le même mal les rongeait tous. Un frisson parcourut Bauvoisy : la ville elle-même sembla s’enfoncer dans le néant, aspirée par son propre désespoir. Bientôt, le mot « fondu » devint tabou : on l’évitait, comme certains évitent de prononcer le nom du diable quand la nuit tombe. Le plus terrible n’était pas le changement lui-même, mais le silence absolu qui l’accompagnait. Aucun bruit de dissolution, rien qui traduisît une dégradation chimique ou organique. Tout disparaissait, simplement, sans laisser de trace. Une horreur muette s’abattit sur Bauvoisy.

 

Pourtant, au centre des regards effrayés, un homme semblait résister à la fonte générale. Il s’appelait Germain. Lui aussi se consumait, mais très lentement. Il avait l’impression de flotter au milieu d’un cauchemar liquide. Il vit son épouse, son amour de toujours, disparaître peu à peu sous ses yeux. Son rire, qui remplissait leur foyer, se fit plus faible, puis se tut. Elle le serrait dans ses bras, désespérée, et il sentait, horrifié, que le corps de sa femme devenait plus malléable, presque mou sous sa pression. Il sentit en lui-même le début de cette déliquescence. Ses mains étaient devenues un peu plus lisses que d’ordinaire, et leurs callosités avaient disparu. L'horreur l'étreignit, la même qui étreignait tous les habitants.

 

Mais c'était une horreur à deux vitesses. Alors que ses concitoyens fondaient à un rythme alarmant, perdant un peu de leur substance chaque jour, lui se désintégrait à peine. Si les autres disparaissaient en quelques semaines, lui, résistait. Ses mains étaient un peu plus fines, ses yeux un peu plus vitreux, mais il était encore, indubitablement, Germain. C'était une différence infime au début, puis elle devint plus flagrante. Les villageois commençaient à disparaître à vue d'œil, dans les pleurs et les hurlements, mais lui restait intact, ou presque. Les survivants le surnommèrent « l'Élu », non avec respect, mais avec une lueur d’espoir : il était bien le seul espoir de la ville.

Germain, au début, rejeta ce fardeau. Il n’était pas un héros. La peur le tétanisait. Il aurait préféré fondre avec les autres, disparaître dans l’oubli plutôt que de porter le poids de tant d’existences. Mais chaque regard qu'il croisait, chaque silhouette vacillante qui lui murmurait un « Sauvez-nous, Germain ! », chaque enfant au visage de cire qui le suppliait du regard, tout cela lui brisait le cœur. Il comprit. Il ne pouvait pas les abandonner. Il devait affronter ce projet désespéré, cette quête insensée de survie collective.

Il commença par faire des recherches, fouillant les archives poussiéreuses, d’anciens parchemins qui parlaient d’un temps oublié. Personne ne se rappelait de rien. Germain découvrit finalement une légende obscure : celle de la source dormante, une entité mystique qui aurait donné vie et prospérité à la vallée autrefois. On disait que la source était un être liquide, bienveillant, qui s’était sacrifié pour donner de l’eau, et que son être s’était asséché. Les textes mentionnaient aussi que l’équilibre de la source était fragile.

En confrontant les propos des anciens, ceux qui n'avaient pas encore totalement disparu, Germain comprit la nature du fléau qui touchait la petite ville et ses habitants : le village s’était enrichi grâce à une mine d’où avait été extraite une sorte de poudre brillante. C’était cette même poudre qui avait permis à Bauvoisy de devenir une ville prospère, mais elle avait, sans le savoir, corrompu l'équilibre de la source dormante. La source, blessée par l’extraction, se vengeait. Elle ne détruisait pas, mais se contentait de réclamer ce qu’on lui avait volé : la substance même de la vie, le sang de tous.

 

(À suivre…)

Modifié par Alba

Posté(e)

Votre texte, Alba, est à la fois troublant et poétique. L'ambiance est magnifiquement oppressante, et la métaphore de la fonte touche profondément : étrange et beau à la fois....J'attends la suite ....qu'adviendra t-il de Jean-Claude ou Germain et des autres?

Posté(e)
  • Semeur d’échos

La nature se venge, mais ce n'est pas aveuglément, il y a préméditation et elle se donne des moyens surnaturels. Je ne peux m'empêcher de penser au tableau de Dorian Gray: la corruption des âmes se lit sur les visages. Le moins coupable (?) se fera-t-il bouc émissaire pour sauver son prochain?

Modifié par Thy Jeanin

Posté(e)

Surréaliste et pourtant si réaliste.

La suite 👍

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à vous, le tout dans des vapeurs soufrées...

"Soap opera" signifie 'feuilleton', ce qui est le cas, ce conte comporte deux parties. L'expression m'a amusée : j'ai transformé le sens figuré en sens propre (c'est le cas de le dire) : et voilà la source de la source !

Du savon comme s'il en pleuvait, le bonheur dans l'horreur. Surtout l'envie de faire de l'original avec du banal, de sortir du convenu. L'audace du rapace...

( ͡^ ͜ʖ ͡^ )

Posté(e)

Effectivement, à la lecture, ça glisse, je ne m'étais pas posé la question du pourquoi comment 😉

  • Le titre a été modifié en Soap Opera, conte cruel [Première Partie]
Posté(e)

Votre incipit est étouffant à souhait, il m'a rappelé une nouvelle de Dan Simmons, bravo à vous en tout cas pour ce conte dont j'ai hâte de lire la suite... que vous avez postée !

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à vous pour vos lectures intéressées et vos commentaires intéressants !

(¬‿¬)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

La force du texte réside dans cette métaphore matérielle : la corruption industrielle punie par une liquéfaction des corps , et dans la figure de Germain, "Élu" malgré lui, dont la résistance passive ajoute une épaisseur psychologique poignante à cette fable écologique et métaphysique.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup Joailes !

Je crois personnellement que ce récit touche car il reflète avant tout, non la pitoyable destinée d'un looser né, ce pauvre Germain, mais nos propres craintes : peur d'une disparition soudaine et inexpliquée, perte des repères, dissolution des formes, tout ce qui renvoie à notre impuissance face à cette réalité sur laquelle nous n'avons aucune prise.

´・ᴗ・`

Account

Navigation

Configure browser push notifications

Chrome (Android)
  1. Tap the lock icon next to the address bar.
  2. Tap Permissions → Notifications.
  3. Adjust your preference.
Chrome (Desktop)
  1. Click the padlock icon in the address bar.
  2. Select Site settings.
  3. Find Notifications and adjust your preference.