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Dana (1)

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

 

 

          La Bretagne est féérique. M’y promenant, j’ai un jour rencontré un homme qui avait une bien étrange histoire à me raconter. C’était un homme au visage grave, à la physionomie presque sinistre, encadré par de semi-longs cheveux noirs, comme d’une crinière. Ses yeux aussi étaient noirs et vifs, aussi vifs que l’océan qui n’en finissait pas de mugir, ce jour-là, et de piaffer dans son carcan d’azur.

 

          « On n’est pas loin de la ville d’Ys, ici ? » dis-je avec un sourire, fier de ma culture.

 

          Il me regarda, l’air surpris, puis baissa les yeux et répondit sur un ton contrarié : « Non, c’est de l’autre côté.

- De l’autre côté ?

- De la Bretagne. »

 

          Je sentais que je l’agaçais. Je me tus. Un moment de silence s’écoula. Je regardais le soleil se coucher sur une mer qui, d’émeraude devenait améthyste. Loin de briller à son habitude dans toute sa pourpre gloire, l’astre semblait se laisser attirer par la mer impérieuse, ténébreuse, échevelée, imprévisible, et capturer en son sein tumultueux. Là-bas, les falaises regardaient, atterrées, tels de silencieux témoins…

 

         Et tout à coup, mon compagnon de hasard parla.

 

          « Je me souviens, commença-t-il. J’avais dix-sept ans. On racontait au village (il désignait du menton la lande derrière nous) qu’une déesse immortelle vivait cachée dans une grotte au cœur des falaises, se nourrissant de la jeunesse qui tombait sous son charme, indifféremment filles ou garçons… Fadaises, me disais-je ! C’est pour nous faire peur, gamins, et nous empêcher de nous y rendre. (Il eut un sourire ironique.) Cela ne m’empêchait pas de passer des heures au bord de l’océan, comme au bord d’un précipice, tantôt rêvant à je ne sais quelle aventure épique, tantôt, quand le temps était doux, explorant les plages roses qui font un tapis au pied des rocs géants… »

 

          Tout en l’écoutant, je jetais un coup d’œil sur les vertigineuses parois qui grimaçaient au loin. Je les imaginais frappées par les vents féroces, dans un véhément dialogue avec les éléments. Je n’enviais pas leur supplice : à moitié submergées, bâillonnées par la mer, c’est avec horreur qu’elles devaient regarder les flots monter et noyer leurs cavernes les plus secrètes.

 

          « Un jour, reprit-il, passant d’une grève à une autre, j’aperçus un chemin qui m’était jusque-là inconnu. On eût dit quelques marches d'escalier esquissées dans le granit. Comme une invitation oubliée à pénétrer en un endroit disparu. Intrigué, je me suis hissé de saillie en saillie et, contournant une sorte de jambe que la falaise posait à même la mer, je me suis retrouvé sur une plage minuscule, dérobée à la vue, dont le sable était tout aussi clair qu’ailleurs. Il fallait escalader une partie abrupte pour y parvenir. Je voulus explorer cet endroit qui paraissait presque irréel. Les coquilles, habitées ou laissées-là par le va et vient des vagues, y étaient particulièrement nombreuses. Elles scintillaient comme nacre et diamant. J’en fus étonné, comme d’objets ignorés.

 

          Cependant, je ne m’en étais pas rendu compte, trop occupé par ma découverte : l’eau montait. Une vague plus audacieuse que les autres vint baigner mes pieds nus. Je me rendis alors compte de mon étourderie, quoique je fusse persuadé ne pas m’être trompé dans les horaires des marées. J’évaluai les lieux et constatai avec effroi que toute retraite par voie sablonneuse était devenue impossible, coupée déjà par les eaux. Que faire ? J’en étais réduit à rester accroché à l’a pic rocheux. Il n’était pas dit que je resterais immobile. Je me glissai d’arête en arête, me blessais parfois les jambes, mais c’était une question de survie. A force de faire l’acrobate, je parvins à apercevoir une grotte béante que l’eau n’atteignait pas. Elle semblait spacieuse assez pour que l’eau ne pût pas l’envahir entièrement, même étale à son niveau le plus haut. Je m’y traînais, épuisé. Il y avait à son entrée un palier de sable où je m’étendis, presque évanoui et m’endormis.

 

          Je dois dire que ce sommeil ne me paraît pas naturel quand j’y pense. Il fut peuplé de cauchemars marins : j’étais ballotté, emporté, heurté par les vagues à l’assaut de la falaise. Mais à mon réveil, je me sentais très bien. La nuit était tombée. Il faisait une température douce. La lune était au firmament au milieu d’étoiles en kyrielles. L’eau était calme, l’astre éclairait l’entrée de mon refuge. C’est ainsi que j’aperçus une ombre se mouvoir. J’écarquillai les yeux : quelqu’un entrait, à quelques mètres de moi, quelqu’un qui était nu et chargé de quelque fardeau. Je me figeai, puis me glissai dans la grotte pour échapper à l’éclat lunaire. Je finis par préciser la silhouette : un jeune homme portant un panier de fruits et de fleurs. Cela m’apparaissait grâce à une diffuse luminosité venant du fond de la grotte.

A suivre

Modifié par Thy Jeanin

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un bien joli récit, à la plume enchantée.

On attend la suite avec impatience !

Modifié par Alba

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Ce qui frappe immédiatement, c'est la qualité d'écriture : la prose est travaillée, poétique sans être précieuse, et sert parfaitement le récit. Les descriptions de la Bretagne ne sont pas de simples décors : l'océan qui "piaffe dans son carcan d'azur", les falaises "témoins atterrés" participent à créer une tension mystérieuse. Forcément, on a hâte de lire la suite ...

Posté(e)

Un beau récit dont on attend en effet la suite avec impatience. J'ai visité la Bretagne mais n'y ai pas navigué ; toutefois vos descriptions m'ont rappelé le roman de Patrick O'Brian, Le Blocus de Sibérie : les côtes bretonnes y sont comparées à la Sibérie en raison de la dangerosité de la mer dont vous rendez compte à merveille.

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