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Mimi la miraude

Featured Replies

Posté(e)

Ce matin, il fait bot. Comme un borborygme de bottes barbotant dans quatre pieds de boue brunâtre. Atriaux laissés là depuis belle lurette… Depuis trois jours exactement… Trois jours à pisser de la vache !

 

Agile, Mimi bondit du seuil à la gadoue puis de la gadoue à la caillas-se du chemin. Elle tire la portière et s’engouffre dans sa bagnole.

Mais, dès la clé tournée, Mimi subodore le départ difficile. Quelques essais plus tard, pantoise, elle marmonne qu’elle en a ras le fion de cette chignole qui refuse de s’ébrouer chaque humide matin. Névrose matinale, dans le retard qui s’accroît !

Chine dans la boîte à gants pour trouver la notice d’entretien.

-                              Nickel ! s’ébaubit-elle en parcourant, d’un œil averti, les pages palliatives.

 

Hâtive, elle s’éjecte du véhicule, s’encapuchonne, relève le capot, et trifouille, manu Mimi cambouis, dans les entrailles de la bête. Bétonne la recherche au plus près du texte tenu dans la dextre. Extrait les cosses qui pendouillent, ridicules et sans énergie. Gît tout près la tête du delco. Comateux, le filtre aère la partie supérieure du moteur.

Quant à Mimi, elle somatise…

Elle surgit soudain à l’air libre, l’œil hagard, le souffle court, mâchuronne, dévorée par la colère. Dans des jurons à faire hurler le ciel, Mimi replace ce qu’elle avait déplacé, fait claquer le capot et flanque un bon coup de pompe dans la roue avant gauche ! Hoche du chef et fonce à l’intérieur de la maison.

Rieur, Boby tente une jovialité d’avant Ricoré :

-                           Ben alors ? Déjà mimise en retard ?

-                           Tartuffe ! On s’expliquera ce soir ! Enfile un tee-shirt et viens pousser ! Illico !

 

Côté réveil, Boby aurait rêvé mieux. Yeux en pine de mouche, il grelotte sous l’averse, arc-bouté à l’arrière du véhicule. Il pousse, pousse à  perdre haleine… L’engin bascule dans la pente, hoquète et s’ébroue enfin dans la libération du diesel…

… Ailée, sur les lacets liquides, Mimi, véloce, enfile les virages du bout des essuie-glaces et éperonne de la semelle droite sa Rossinante vrombissante. Chante à tue-tête et, comme chaque matin, slalome vers la vallée. Elle frise du bigoudi dans les virages en épingles à cheveux, elle dégrade de la boîte à vitesses dans les tournants en lobes d’oreilles et dé-gage, d’un geste vif, la bordure des fossés.

Le problème, c’est que Mimi, la coiffeuse à domicile, est miraude. Et qu’avec cette pourriture de temps, la descente se met à sentir le trognon de sa pomme dans le vide bordure. Ce qui ne manque pas de trépasser…

Dans un clignement de brouillard, Mimi tente de redresser ses lunettes qui viennent de déjanter dans un virage. Mimi, emportée par un juron, éclate de l’avant droit sur une borne hectométrique placée là par un employé de la D.D.E. trop pointilleux. En une seconde, de point d’interrogation en point d’exclamation, son destrier lâche dans la pente trois points de suspension. Comme trois pets chiasseux qui le rejettent par-dessus le muret de pierre qui sert de doublure au manteau bitumé.

Et v’là Mimi qui ricoche ! De frêne en saule ! De saule en chêne ! De coup dans l’aine en choc à l’épaule ! La v’là qui se déboussole sur la longitude du tableau de bord ! La latitude des portières !  Assommoir équatorial ! Oublieuse méridienne ! Absence parallèle ! Rotation virtuelle ! Révolution cervicale !...

ET PUIS… PLUS RIEN…

Plus que le nez pisseux sur la banquise de l’aérobag. Plus que la douleur du sac à dos, polaire, sur la poitrine compressée. Et la ballade, peinarde, dans le chant des oiseaux. Sots et boréaux…

Autiste, la pluie claquète sur la tôle. Et Mimi qui planète dans sa geôle.

 

Sereine…

 

Celle des pompiers, dans le lointain, la remonte soudain à la surface. Lui soulève une paupière. Par le bout d’un restant d’uppercut.

Un uppercut, c’est ce que lance la sirène des pompiers dans le parapet de Mimi. Ce n’est pas son jour de veine. Et les pompons s’offrent un envol de papillon de la même veine. Mais de saule en frêne ! De chêne en saule ! De coups dans les épaules en chocs aux aines !

Puis, le chant de la sirène s’éteint dans le matin du but pas atteint. Qui se teint. Qui suspend son vol. Qui s’envole sur la surprise de Mimi qui replonge. Dans un baisser de paupiettes.

Les soldats du feu, eux, gisent multicolores, dans leurs ecchymoses embrasées. Au-delà de l’au-dessus. Sans dessus-dessous. Pas déçus pour deux sous.

Pour deux sous de jugeote dans la jauge qui perd son jus par gouttelettes philanthropiques sur la chaleur du radiateur.

Voilà soudain la douillettude du carter qui frissonne sur un friselis de fuel fumant et qui fractionne ses composants dans un compost hilarant. Et qui frétille. Qui rissole. Qui s’esclaffe en flammes concaves sur le Rubicon qui se vexe. Volubile. Volatile. Qui vocifère par souffles dans la forêt. Puis qui rugit. Dans la féline gorge de ses vocales cordes enfumées…

Et, tout à coup, la pompaille qui rampe. Qui décampe !  Hampe au vent. Blouson de cuir en oriflamme. Ondulante. Serpentant dans les buis-sons à grand risque d’égratignures. De dégâts sur la figure.

Et puis… Soudain…

 

L’explosion !!!…

 

En fusées de camion gastrique. En chiures d’échelles électriques…

Civet de lèvres gercées chez les pompons. Hébétude. Bouche béétude. Spirales dans les regards. Bras sans ressort. Entre deux os. Dans le halètement du souffle. Qui laisse filtrer quelques flammèches familières. Fourmilières dans les doigts.

-                           Un ! deux ! trois ! quatre ! cinq ! On est tous là !

Ça, c’est le chef qui, derechef, achève de compter sa troupe. Puis opine du chef :

-                           On l’a échappée belle !...

La troupe Opinel aussi. Tous des fines lames :

-                           Rémi, tu t’immisces dans le milieu et tu miradores un peu. Dédé, tu remontes ta montre. Roro, tu rotules vers le nord, Pat, tu patauges vers le sud, Néness, tu t’essaies vers l’est et Loulou tu louvoies vers l’ouest. Mes Zigues, je coordonne…

Ça, c’est le chef qui, derechef, achève de chicaner et reprend les affaires en main.

On s’agite dans les taillis. On fouine, on museaude, on s’aide des mains, on s’aide des pieds, on aïeaïeouilleouille dans les épines. Ça ahane, ça anone, ça avance, ça ramone… Quand… Tout à coup… Comme une voix venue de l’au-delà…

-                           Là, les gars ! Par là ! Papa Tango Charly… Mama Salsa Saint Guy… J’ai trouvé ! Sud-Sud-Est-Nord-Sud ! C’est Mimi, la merlanne d’ici… Dans le friselis… Magnez !

C’est Rémi qui a trouvé la fève. L’orfèvre. Dans une brioche de brouillard agrémentée de troncs d’arbres en jeu de mikado. Lui fait cadeau d’une grande tarte dans la gueule :

-                           Gît-elle ou vit-elle ? questionne à distance le chef qui, derechef, attend une réponse.

Du côté de Mimi, malgré la torgnole, c’est l’abonnée absente.

Rémi crachouille dans le walkie-talkie : « Vite chef, faut derechef une civière. Mimi coltarde méchant ».

-                           J’envoie le câble, vous l’arrimez et je descends le matos !

Tout à coup ça cingle dans les branchages.

 

C’est le filin qui file, hein ?

 

Gagné.

 

Nez à terre, Roro a trouvé le câble. Hervé lui file un coup de main ! Entre eux, c’est du travail d’équipe : on ohhisse ensemble et le filin se raidit.

On peut pendouiller Mimi et, surtout, ne plus faire les andouilles. Sitôt pensé, sitôt dit. Sitôt dit, sitôt fait.

-                           « Faites coulisser, chef, propose Rémi dans le judas vocal. Hâlez et nous on suit dans la pente, histoire d’amortir le coup si ça veut pas aller comme ça voudrait ».

Lentement, v’là Mimi qui démarre. Et la troupe qui suit. En regardant où elle pose les arpions.

Ci-fait. Un quart d’heure plus tard, la merlanne repose sur le parapet. Pète pas la forme, mais voisine l’ambulance.

« Un, deux, trois, quatre, cinq », ça c’est le chef qui compte mentalement.

« C’est bon, on est tous là », certifie-t-il enfin. De leurs regards pointus, les autres signifient qu’ils le savaient.

« Bon, je laisse le PCM du PMA. Vous décrochez Mimi et vous la chargez dans le VSAB pendant que j’appelle l’hôpital. Avec le DA vous remontez le matos. Allez, fissa, les gars. »

Sans attendre, le chef, bafouille dans son smartphone : « Ici, COS du CIS. Intervenons sur AVP. Victime en PCI persistante. TA faible. TC certain. LVA effectuée. SAMU inutile. Arrivons CH. Prise en charge immédiate. Bye. » Conclusion pour la réceptionniste qui n’est autre que sa Dulcinée.

 

A l’hôpital, ça gargouille des gambettes. Précipitation des grands jours. Ça cavale dans les couloirs, ça se starting-blocke. Plus loin, la sirène annonce le débarquement. L’ambulance stoppe, on plonge sur icelle et on prend en charge. On ventile, on aère, on roule, on déboule et on atteint en un temps record la salle de déchoquage. Autour, c’est la ruche, chacun son geste à accomplir. L’essaim s’agite sous les blouses amples, les paumes palpent, les souffles soufflent, les aiguilles piquent, les coordinations coordonnent et Mimi se retrouve sur un lit qu’on déroule et qui déboule vers un box des soins intensifs sans intention de lui nuire.

 

Branchouillée au scope, Mimi voyage à présent en apesanteur. De leur tour de contrôle centrale les internes urgentistes veillent, analysent, élaborent, concoctent. La situation en main, on charge la chargée de mission de contacter la famille. Heureusement que les pompons ont donné l’identité de Mimi, ça facilite.

 

Dès la voix dans le bigophone, Boby, subodore de la tarte dans la gueule. Et ça ne manque pas ! Pas fier, il saute dans son jean puis dans sa bagnole et arrive presto à l’hosto.

 

-          Oukélémimi ? s’enquiert-il auprès de l’hôtesse d’accueil qu’il cueille d’un peu haut et dont les mirettes interrogatives indiquent qu’elles n’ont rien capté et qu’elles s’interrogent…

 

Bobby, groggy, caresse et caresse la paluche de Mimi sans trop savoir que faire ni que dire. Hirsute et liquide, son visage s’inonde au même rythme que ses yeux.

 

-          Tiens bon, ma Mimi, se risque-t-il en lâchant un coup de pompe nerveux dans un pied du lit.

 

Immédiatement ça sonne, ça glinglingue, ça hurle de tous les côtés ! Et plus personne aux commandes pour agir. Irrémédiable, le scope s’agite. 67, 39, 98, 111, ce soir c’est tombola !  C’est la course pour Bobby qui cherche quelqu’un qui agisse. 61, 17, 95, 117, roulement de tambour… Avise une blouse blanche un peu plus loin, prend ses jambes à son cou, la ramène au chevet de sa belle pendant que ça claironne toujours. Du côté de Mimi ça tourne dans tous les sens : 64, 36, 99, 120, faites vos jeux, 62, 14, 84, Euromillion, 94, 120, 80, My Million, L’assistante, d’un doigt expert tactilise une touche 66, 37, 100, et soudain,

 

le silence…

 

Qui dure… Longtemps... Infiniment... Eternellement…

 

« Alors, Christiane ? A la fin, elle meurt ou elle s’en sort la coiffeuse ? »

 

« Je ne sais pas, j’ai dû zapper, Hervé voulait voir le match de rugby sur la 2. C’est exactement ce que je souhaitais comme coupe, Mireille. Combien te dois-je ? »

Posté(e)

Magnifique !

Perlimpompompesque avec les sirènes et tout i quanti.

Fluoré ! Même bifluoré. Un miracle à lire. De la fleur au fusil.

Et même que l'on voudrait savoir si elle s'en sort la mimi toute mimi.

Ça se lit que j'ai kiffé ?

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Frédéric Dard n’aurait pas fait mieux, mais à la fin on s’inquiète quand même sur le sort de cette pauvre Mimi.

Posté(e)

Je ne sais pas pourquoi mais cette lecture m'a rappelé les envolées d'Henry Miller, chapeau en tout cas pour votre inventivité langagière.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une langue infiniment savoureuse et un récit à vive allure et à perdre haleine !

Un vrai plaisir de lecture !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Génial! Audiard et Frédéric Dard pourraient prendre des leçons de style à lire cette épopée héroïco-comique!. Où l'on peut constater, une fois de plus, la richesse et la poésie de notre langue populaire. 💫

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Eh bien, @Papy Adgio tu dévoiles là une autre corde de ton arc ! Quel texte ébouriffant ! C'est un feu d'artifice verbal, une déferlante de jeux de mots, d'inventions et d'énergie pure. Je me suis régalée, tu m'as coiffée au poteau ( ͡~ ͜ʖ ͡° )

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