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Jules, en France

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Jules, en France

 

Il avait passé des jours à noircir des pages, à raconter la vie de Jules : ses amours avortées, ses ambitions étouffées, ses élans brisés par une timidité maladive. Il avait tout dit de ses déboires professionnels, de ses entretiens d’embauche, de ses projets avortés, de ses rêves de grandeur. Et enfin, après une dernière phrase qu’il jugeait parfaite, il avait posé la plume, satisfait, puis levé les yeux vers sa feuille. Quelle surprise ! Elle était toute blanche. Immaculée.

- Non… non, non, non… murmura-t-il, la voix tremblante. Ce n’est pas possible. J’ai écrit. J’ai tout écrit.

La colère monta en lui comme un venin empoisonné. Il se sentait trahi. C’est à ce moment qu’une voix, timide, presque inaudible, s’éleva.

- Excusez-moi…

Il sursauta et regarda autour de lui. Il n’y avait personne.

- Ici… sur la page…

Il approcha son oreille de la feuille. La voix était là, ténue, perçante comme un sifflement dans le vent.

- C’est moi… Jules.

L'inventeur de Jules fut stupéfait.

- Quoi ? Mais… tu… tu es un personnage !

- Oui… je sais… mais je suis là. Enfin… un peu là.

- Mais… pourquoi la page est-elle blanche ?

- Elle ne l’est pas vraiment, répondit Jules. C’est juste que… je suis si petit… si timide… que tout ce que vous avez écrit est microscopique. Je suis là, recroquevillé dans un coin de la page, avec mes aventures minuscules, mes amours invisibles, mes échecs silencieux.

Le conteur resta bouche bée. Il approcha la feuille de ses yeux, la scruta. Il ne vit rien, rien du tout.

- Mais c’est absurde ! s’écria-t-il. Tu es un personnage ! Tu n’as pas le droit de rétrécir mon récit !

- Je suis désolé… Je n’ai pas fait exprès. C’est dans ma nature. Je suis affreusement timide. Je me cache. Même dans les mots. Et euh… Je ne suis pas totalement responsable. C’est vous qui m’avez voulu ainsi.

Son Grand Créateur, furieux, plia derechef la feuille en deux, puis en quatre, puis en huit.

- Si tu refuses d’exister dans mon histoire, eh bien, va exister ailleurs ! Si tu ne veux pas de mon paradis, dégringole donc sur Terre. Et bon voyage !

Il ouvrit la fenêtre et se débarrassa de ce déchet supposé, devenu en fait vif avion de papier. Celui-ci, au lieu de chuter en effet, s’éleva dans les airs, porté par une brise légère. Il glissa entre les immeubles, évitant les antennes, se joua des courants contraires. À son bord, Jules, minuscule, recroquevillé dans un pli de la feuille, tremblait de peur et d’excitation. Il n’avait jamais quitté la page. Jamais osé franchir les marges de son récit. Et voilà qu’il volait !

Le vent le porta haut, très haut. Les toits devinrent des taches, et les rues, des lignes. Jules, agrippé à une fibre de cellulose, observait le monde avec des yeux écarquillés. Il n’était plus un personnage timide. Il était un passager clandestin du ciel. Et dans ce silence ouaté, une forme apparut. Un oiseau de papier, comme lui. Il avait des plumes pliées, des ailes froissées, un bec en origami. Il voltigeait avec une élégance toute géométrique.

- Bonjour, dit l’oiseau. Tu es nouveau ici.

- Je… je crois, répondit Jules, surpris que quelqu’un puisse l’entendre.

- Tu viens du monde des récits, n’est-ce pas ?

- Oui… enfin… je crois. Je suis un personnage. Mais trop petit pour être lu.

L’oiseau hocha la tête.

- Alors tu es au bon endroit. Ici, dans les courants aériens, vivent tous les récits oubliés, les personnages effacés, les histoires trop timides pour exister. Nous sommes les mots volants, rêves de l’impossible.

Jules regarda autour de lui. Des dizaines d’avions de papier volaient dans le ciel. Certains portaient des poèmes inachevés, d’autres des lettres jamais envoyées. Il y avait des dessins d’enfants, des brouillons de romans. Et sur chacun, un être minuscule vivait, rêvait, espérait.

- Mais… que faisons-nous ici ? demanda Jules.

- Nous attendons, répondit l’oiseau. Un jour, arrivera pour chacun de nous la fin du voyage. Un lecteur lèvera les yeux. Il verra un petit avion de papier passer devant lui. Il le saisira au vol et le lira. Voilà ce qui nous attend. Nous débuterons alors notre dernière vie, une existence parmi les hommes.

Quel étrange destin que celui des êtres de papier ! Jules, sans mot dire, mais avec un soupir, reprit sa navigation. Il pointa droit vers l’horizon. Le couchant était si beau, à cette heure…

 

FIN

 

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Il reste aux timides l'espoir qu'on va découvrir leurs trésors. Véridique. D'ailleurs, je crois que nombre d'entre eux savent lire entre les lignes. Joli récit d'où la notion d'édition est absente - bien fait!

Posté(e)

Maintenant je sais 😉

Merci pour le partage de papier.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à vous pour vos commentaires si pertinents !

j'avais commencé par un conte plus long, en deux parties, mais le bavardage et le remplissage m'insupportent, je préfère que l'action avance, sans complaisance narcissique de style ni fioritures de détail. J'ai sabré dans le vif.

Cela doit être pour les mêmes raisons que la poésie en vers libres, même artistiquement disposés sur la page, ne me convient pas : je choisis la concentration des effets, la sobriété de style, l'équilibre harmonieux dans la disposition. Une langue diamantine, celle de ma poésie rêvée !

͡° ͜ʖ ͡ –

Modifié par Alba

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une histoire écrite avec une encre sympathique.

Modifié par Jeep

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Tout à fait Jeep, foin de l'autocomplaisance phrasesque où se mire l'écriture dans le miroir menu de son Moi !

Posté(e)

Quelle attitude atroce chez cet écrivain ! Un "Grand Créateur" qui ne respecte pas ses personnages parce qu'il semble souffrir du syndrome de la page blanche... Votre conte, Alba, illustre à merveille le sort malheureux réservé à beaucoup trop de personnages dont on se débardasse par commodité. Il me plaît parfois de rêver, quand je lis ou vois dans un film ce genre de situation, que le personnage se venge de son créateur... Jules est moins vindicatif que moi !

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Combien de personnages dans les poubelles, en effet ! Un papier froissé, un coeur brisé ? Non, non ! Retenons-nous, tout cela est imaginaire, heureusement !

J'aime la fin de la seconde partie, si aérienne, la plume s'envole et nous contemplons ce merveilleux couchant vu du ciel, un vrai conte de fée !

"Quel étrange destin que celui des êtres de papier ! Jules, sans mot dire, mais avec un soupir, reprit sa navigation. Il pointa droit vers l’horizon. Le couchant était si beau, à cette heure…

( ͡^ ͜ʖ ͡^ )

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