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Le dieu invisible

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le dieu invisible

 

Avant le monde, le monde était là. Pourtant, rien n’existait encore. Ni les rêves, ni les songes, ni les étoiles ardentes ni l’univers en feu. C‘était un non-lieu, un non-être, tissé de pur néant. Et cependant, dans ce vide parfait, quelque chose veillait. Qui donc était cet être, au creux du silence ? C’était la Main, dénuée de forme et vouée au silence. Elle ne parlait pas, ne voyait pas, mais savait.

Cette Main, sculptrice, créatrice, active, était en fait ce que l’on appelle communément la matière noire. Non pas une substance, mais une volonté sans lumière, une conscience sans regard. Elle était le moteur caché, le souffle invisible qui façonnait la poussière. Dans l’abîme primordial, la Main frémissait. Elle sentait une tension croissante, une énergie qui ne demandait qu’à se libérer. Elle ne comprenait pas encore ce qu’était le “changement”, mais elle le pressentait. Alors, elle avait tendu vers l’avant sa main, une main sans doigts, sans peau, faite de pure gravité.

Ce fut le Big Bang, mais non une explosion. Plutôt une expansion, un déploiement de l’espace comme une toile qu’on étire. La lumière jaillit, aveugle et brûlante. Les particules dansèrent, s’entrechoquèrent, se lièrent. Mais elles étaient désordonnées, comme des enfants sans guide. La Main ne les toucha pas. Elle les attira. La lumière, arrogante, croyait être la seule maîtresse. Elle illuminait tout, se répandait, se multipliait. Mais elle ignorait que dans les interstices, dans les zones qu’elle ne pouvait atteindre, quelque chose pesait.

Elle attirait à elle des filaments invisibles, des veines de gravité qui reliaient les particules entre elles. Là où la lumière échouait à rassembler, la Main organisait. Elle forma des halos, des nœuds, des amas. Et dans ces poches de silence, la matière ordinaire se blottit, comme un enfant dans les bras d’une mère qu’il ne voit pas. Les premières étoiles naquirent dans ces bras invisibles. Elles crurent être les premières, les pionnières. Mais elles ignoraient qu’elles n’étaient que les fruits d’un arbre sans tronc, suspendues à des branches que seule ce dieu invisible pouvait sentir.

Des milliards d’années passèrent. Les galaxies se formèrent, tournèrent, s’assemblèrent. Certaines s’entrechoquèrent, d’autres s’éloignèrent. Et partout, la lumière chantait sa victoire. Mais dans les laboratoires d’une espèce nouvelle, les humains, une question surgit : pourquoi les galaxies tournent-elles si vite sans se disloquer ? Ils observèrent, calculèrent, doutèrent. Et peu à peu, ils découvrirent l’empreinte de la Main. Une masse invisible, une force silencieuse, une présence qui ne se montre jamais mais qui soutient tout. Ils l’appelèrent “matière noire”.

Ce dieu invisible n’avait pas de temple et ne demandait pas de prières. Mais certains commencèrent à le vénérer. Des physiciens mystiques, des poètes quantiques, des rêveurs cosmiques. Ils voyaient en lui le vrai dieu, celui qui ne juge pas, qui ne parle pas, mais qui agit et préserve l’Unité. Ils écrivirent des hymnes silencieux, des équations sacrées. Ils cherchèrent à le comprendre, à le nommer, à le capturer. Mais la Main ne se laisse pas enfermer. Elle est l’ombre du réel, le fondement du visible.

À travers des lentilles gravitationnelles, les astronomes virent des arcs étranges, des distorsions de lumière. Ils comprirent que la Main pliait l’espace, comme on plie une feuille pour cacher un secret. Chaque courbure, chaque déviation, était une signature. Une preuve que la main dans l’ombre était toujours là, toujours active. Mais elle ne revendiquait rien. Elle ne disait jamais “c’est moi”. Elle laissait les autres croire, chercher, douter. Invisible au sein de l’invisible, comme ce vaisseau sous-marin mobile au sein de la mobilité (cf. Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers).

… Un jour, l’univers s’éteindra. Les étoiles mourront, les galaxies se disperseront. La lumière s’éteindra, lentement, comme une chandelle au vent. Mais la Main, ce dieu invisible, restera. Elle ne vieillit pas. Elle attend. Et peut-être, dans un autre néant, elle tendra à nouveau sa main. Et un nouveau rêve naîtra. Un autre univers.

Dans le noir immense, le vide sans forme, les abysses du temps, elle chante, et sa vibration s’élève :

Le cœur battant de l’ombre

Dans l’abîme sans fond, là où le temps s’efface, un souffle discret fait vibrer le néant.

Ce n’est pas une voix, ni une lumière, c’est une pulsation au creux du silence.

 

C’est le cœur battant de l’ombre, qui veille sans jamais parler.

Invisible, il sait rassembler, dans l’espace qu’il peut plier.

 

C’est le cœur battant de l’ombre, qui façonne sans se montrer.

Et dans chaque vide profond, il ne cesse d’aimer.

 

Il bat sans bruit, sans forme, sans but et sans projet.

Il soutient les galaxies, guide les étoiles, impose son ordre au chaos.

 

La lumière croit régner, mais c’est l’ombre qui tient les cieux.

 

 

FIN

Modifié par Alba

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une cosmogonie inspirée et poétique et (enfin !) une explication originale de la nature de la matière noire, qui n’est autre que la main de Dieu, encore faut-il y croire.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Cette matière noire, qui n'est pas du goudron, me fascine.

C'est un vrai mystère, même pour les scientifiques. Un de plus. Que de questions sans réponses...

Posté(e)

Prose magnifique!! L'image de la "Main" comme incantation de la matière noire, offre une personnification originale et puissante. Et j'adore votre capacité à transformer une notion abstraite en mythe fondateur, entre science et spiritualité!❤️

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Vol au Vent !

Cette matière noire, invisible et pourtant toujours là, pose nombre de problèmes. Difficile de penser qu'elle est inutile. Rien n'est inutile dans le cosmos, tant tout est lié. au service d'un Grand Tout. Elle ne peut-être que champ de force, actif, puissant car omniprésent et éternel.

À partir de là, l'analogie avec un "dieu invisible" s'impose d'elle-même.

( ͡°_ʖー)~☆

Posté(e)
  • Semeur d’échos

C'est Voltaire qui battrait des deux mains! Belle poétisation de cette intelligence planckée dans le mystère... 😉

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Thy Jeanin pour cette lecture !

La matière noire n'est pas le déchet d'une autre matière, qui serait lumineuse. Notre intelligence humaine, forcément limitée, n'envisage que des modes binaires de fonctionnement. Mais dans la réalité, la réalité véritable, c'est-à-dire aussi inaccessible qu'invisible, il n'est que champs de forces et émergences de possibles qui riment avec apocalypses.

Tout cela est passionnant, évidemment, et infiniment "poétique", mais il ne faut pas se leurrer sur notre capacité humaine à saisir les tenants et les aboutissants.

(¬‿¬)

Modifié par Alba

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