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Accents poétiques

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Silentium

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Silentium

 

Jadis, il existait un Domaine du silence, du nom de Silentium. Il ne se cherchait pas, il se laissait approcher. Ceux qui y arrivaient ne savaient jamais comment ils y étaient parvenus. Le temps y était perlé de brume, les jours ne se succédaient pas, ils se mêlaient sans s’emmêler. Le ciel était une toile pâle, parfois striée de murmures, parfois traversée de silences trop lourds pour s’envoler. Les paysages étaient faits de ce qui n’avait jamais été dit, leurs feuilles vibraient à chaque pensée non exprimée. Les rivières coulaient à l’envers, ramenant vers l’origine ce que l’on croyait avoir oublié.

Dans ce monde vivait dans le plus grand silence une Communauté. Ce n’était pas des religieux mais sans doute des mystiques. Ils ne parlaient jamais, mais savaient tout ce que les autres taisaient. Ils lisaient les silences comme d’autres lisent les livres. Parmi eux, vivait une jeune femme nommée Eléa. Elle était arrivée un jour gris colombe, après avoir pleuré sans raison pendant des jours et des nuits dans une ville trop bruyante. Elle ne savait pas ce qu’elle cherchait en ce lieu, mais le lieu l’avait appelée.

Eléa ne se souvenait pas du chemin. Elle se rappelait seulement avoir marché longtemps, jusqu’à ce que le bruit du monde s’efface. Les klaxons, les voix, les rires forcés et les grimaces, tout s’était tu. Et dans ce silence soudain, elle avait vu une porte. Pas une porte physique, mais une absence de bruit si dense qu’elle avait pris forme. Elle l’avait franchie. Et le monde avait changé.

Elle fut accueillie en ces lieux par un vieil homme. Ses yeux semblaient faits d’eau pure. Il lui tendit aussitôt un carnet vide, relié en peau de vent. Une brume dorée flottait sur sa surface. Les mots du sage s’inscrivirent dans son esprit :

- Ici, tu peux écrire ce que tu n’as jamais dit. Mais chaque mot que tu écriras effacera un silence.

Eléa hésita. Elle ouvrit le carnet. Elle écrivit un mot : « Pardon ». Aussitôt, un silence s’effaça, celui qu’elle portait en elle depuis l’enfance. Un arbre proche frissonna, ses feuilles changèrent de couleur, et une lumière douce s’échappa du sol. Elle comprit alors que chaque silence était vivant, doté d’une vie propre. Chaque jour, Eléa écrivit dans son carnet. À chaque mot, un silence s’effaçait. Et à chaque silence effacé, le paysage changeait. Un jour, Eléa sentit que le silence en elle devenait trop grand. Il ne vibrait plus, il pesait. Sans attendre davantage, elle alla voir le vieux sage.

Il l’emmena sans mot dire au bord des terres connues, là où le silence devient lac. C’était une étendue infinie, faite de ce que personne n’avait jamais osé dire. Eléa s’avança. Elle tenait son carnet empli de mots. Elle devina ce qu’il fallait faire. Elle posa son agenda bavard sur l’eau. Il s’ouvrit, déployant ses ailes, puis disparut lentement, et chacun de ses mots devint une étoile.

Elle entra ensuite dans le courant. Elle ne parla pas, ne pensa plus. Elle se laissa porter, s’immergeant totalement. Et quand elle sortit puis revint auprès du vieux sage, elle n’était plus la même. Elle était devenue silence et n’avait vraiment plus rien à dire. Car ce silence était Parole. Toute autre chose était devenue superflue.

Elle était désormais membre de plein droit de la Communauté des initiés. Tout cela se fit naturellement, comme une évidence. Elle fut chargée de guider les nouveaux arrivants. Elle leur tendait des carnets, leur montrait les lieux. Elle ne parlait jamais, souriait seulement. Et tout en elle exprimait et se faisait comprendre, avec la plus grande douceur.

Parfois, elle allait se promener toute seule au bord du Lac des Mots Soupirés, elle regardait les étoiles tombées de son carnet. Elles étaient toujours là, semblant l’attendre, et brillaient doucement, n’ayant plus besoin d’être nommées pour être entendues. Elles vibraient à jamais dans l’immense silence du monde.

 

FIN

 

Posté(e)
  • Semeur d’échos

L'idée maîtresse est sublime : écrire pour effacer les silences.

Chaque mot libère un poids, mais au risque de perdre l'essence même de Silentium.

La résolution est magnifique : Eléa ne choisit pas entre le silence et la parole ; elle les transcende en offrant ses mots au lac, où ils deviennent des étoiles : des signes lumineux qui n'ont plus besoin d'être prononcés.

Un texte qui, comme le domaine qu'il décrit, ne se cherche pas, se laisse approcher et vous transforme en silence.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Joailes, oui, une ode au silence, enfin. Tant de bavardages inutiles et creux en ce monde, de vociférations dominatrices, de paroles à tort et à travers, d'expressions bouffonnes d'égos prétentieux, de petites phrases perfides et vénéneuses !

Un de mes professeurs, quand j'étais élève, nous disait qu'il ne faudrait parler qu'avec le sentiment que cela pouvait mériter d'être gravé dans le marbre.... Je m'en souviens encore !

ヘ(* 。* ヘ)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un hommage au silence qui dit plus que tous les mots inutiles.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour ces réflexions, Jeep !

De mon point de vue, la parole commence quand le silence a échoué... C'est l'étape de l'impuissance et du trépignement puéril.

La parole est également toujours une tentative de prise de pouvoir (cela doit être pour cela que je préfère le silence).

Modifié par Alba

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Je gardais le silence, mais je prends la parole pour dire que cette histoire est d'une grande subtilité, voire abstraite. Mais l'abstraction est compensée par de très poétiques métaphores, du lac aux étoiles. La parole, de toutes façons, nous ramène toujours au silence, pas forcément par dépit. Il peut en être le prolongement, quand elle nous fait réfléchir. Ce qui est le cas.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Thy Jeanin, à mon tour de prendre le silence, euh... la parole, en évitant de changer de voix, ou même de voie, on ne sait jamais où mènent tous les chemins qui vont à Rome, en un rien de temps, on risque de se retrouver sous une mitre papale ce qui serait vraiment le comble, dans la mesure évidemment où il n'a jamais été question de visiter les combles même en pyjama ou en croisière festive, quant à Rome, quelle idée bizarre, vraiment, ce n'est vraiment pas ma tasse de thé.

Honte aux chemins qui divergent !

C'est d'ailleurs ce que je disais hier soir à a belle-sœur qui n'existe pas mais cela, c'est une autre histoire, n'est-ce pas ?

Au plaisir !

.|•͡˘‿•͡˘|.

Modifié par Alba

Posté(e)

La prose poétique vous convient parfaitement, c'est le moins qu'on puisse dire en lisant cette excellente oeuvre. Le silence nous ramène à la sagesse, à la sérénité de l'esprit. En plus ce texte est facile à lire et éclaire le lecteur.

Modifié par Jean Luc

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Jean-Luc, pour cet éloge !

Il ne s'agit pas de poésie mais de prose. Le genre littéraire précis est conte (ou récit) fantastique.

Les ouvrages de Chateaubriand, dans leurs évocations extasiées des merveilles naturelles, sont un bon exemple de la contamination d'une prose mélodieuse et syntaxiquement harmonieuse par une certaine émotion admirative, par les volutes verbales d'une âme inspirée.

C'est ce qu'il est souvent convenu de considérer comme "poétique". Ils restent néanmoins de la prose, en dépit d'un recensement possible et sans fin des figures de rhétorique, qui pullulent..

Cf. Atala, Prologue.

https://gallica.bnf.fr/essentiels/chateaubriand/atala/nature-luxuriante

Bonne lecture (ou relecture) !

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

Modifié par Alba

Posté(e)

Merci à toutes et à tous pour vos commentaires..

Modifié par Jean Luc

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci encore, Jean Luc !

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