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La Gantière du Moulin-Montmartre

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

La Gantière du Moulin-Montmartre

 

Dans une ruelle que l’on ne trouvait qu’en marchant longtemps, Passage du Moulin-Montmartre, à Paris, se tenait une boutique minuscule, coincée entre une boulangerie qui ne vendait que des croûtons un peu ébréchés et un théâtre populaire où les acteurs oubliaient souvent leur texte. La devanture était faite de vitres embuées et l’enseigne disait avec un sourire : « Gants Inutiles Et Rien d’Autre ».

La propriétaire, Madame Bonnaffaire, portait toujours trois gants à la main gauche et un seul à la main droite. Elle avait voulu lancer une mode mais cela n’avait jamais pris, malheureusement. Elle persistait néanmoins. Sa boutique n’était pas un commerce ordinaire. Chose exceptionnelle, en effet, chaque gant dans son échoppe avait une histoire et des qualités propres.

Il y avait le gant qui ne pouvait être porté que par quelqu’un qui n’avait jamais menti. Un client difficile à trouver, forcément. Celui qui devenait invisible dès qu’on l’enfilait. Celui qui pleurait quand on le portait trop longtemps. Et celui, très rare et très doux, qui contenait le souvenir d’une autre personne. Un jour, un jeune homme osa entrer, l’air inquiet. Il s’appelait Alfred. Il cherchait quelque chose qu’il n’osait pas nommer.

- Je voudrais un gant qui me comprenne et qui m’aime, dit-il finalement d’une voix étranglée par l’émotion.

Madame Bonnaffaire hocha la tête, lui décocha un grand sourire professionnel pour le mettre à l’aise, puis disparut derrière un rideau tout poilu. Elle revint avec un gant étriqué, presque ridicule dans son étrangeté, parsemé de fils blancs et orné de petits cœurs minuscules.

- Celui-ci ne vous tiendra pas chaud, dit-elle, en prenant un air engageant. Mais il vous tiendra compagnie.

Alfred l’enfila. Aussitôt, il entendit une voix douce, à l’intérieur de la paume, qui disait ceci :

- Tu n’es pas seul…

C’était la voix du gant ! Alfred sourit, tout ému. Il ne sut pas pourquoi, mais il se sentit soudain plus léger. Il acheta le gant à prix fort (Madame Bonnaffaire était près de ses sous), puis sortit, ravi de son achat.

Les jours passèrent. Alfred enfilait le gant chaque matin. Il lui racontait ses pensées, ses peurs, ses souvenirs. Le gant écoutait toujours sans se lasser. Il ne jugeait jamais. Il vibrait doucement quand Alfred était triste et se blottissait contre lui, très câlin, quand il avait besoin de courage. Le jeune homme gâtait ainsi tantôt sa main gauche, tantôt sa main droite, en l’enfilant alternativement sur l’une ou sur l’autre. Il ne fallait pas faire de jalouse ! Mais ces dames les mains n’étaient guère compréhensives. Elles auraient voulu le gant pour elles toutes seules.

Cela dit, tout se passait en général très bien et la vie poursuivait sa romance sans heurt et en parfaite harmonie. Un matin pourtant, le gant se tut et cessa ses encouragements. Alfred s’inquiéta. Il le secoua, le caressa, lui parla. Rien. Le gant était là, mais absent. Souvent, il regardait ailleurs. Boudait-il ? Le jeune homme retourna à la boutique, hagard. Madame Bonnaffaire l’attendait, elle était en train de tricoter une écharpe ornée de regrets larmoyants.

- Il ne vous parle plus, dit-elle sans qu’il ait besoin de s’expliquer.

- Oui, en effet, pourquoi donc ? Il s’enferme dans le silence et j’ai beau le pincer légèrement pour le réveiller un peu, il ne sort pas de sa léthargie.

- C’est parce qu’il attend quelque chose de vous, qui n’arrive jamais.

Alfred baissa les yeux. Il comprit. Il avait évité de dire la vérité, toute la vérité de son cœur anxieux. Quelque chose qu’il n’osait affronter ni formuler clairement. Il avait été cachottier et le gant lui en voulait, sans aucun doute.

- Que dois-je faire ?

- Vous devez lui parler sans mots. Juste avec le silence. Ressentir les choses en profondeur, le regarder sans impatience, et surtout, être sincère et vrai dans vos appels ou vos demandes.

Alfred s’assit sur un siège bancal, destiné aux clients hésitants. Il pensa à ce qu’il n’avait jamais osé penser. À ce qu’il avait perdu. À ce qu’il espérait encore. Il regarda longuement le gant. Et le gant vibra. Il résonna doucement, comme un battement de cœur. Puis il murmura :

- Merci, cher Alfred…

Le jeune homme se releva, souriant. Il n’avait pas tout compris, mais il avait perçu et exprimé l’essentiel. Il se dirigea vers la sortie. En quittant la boutique, il remarqua que l’enseigne avait changé au-dessus du seuil. Elle disait désormais : « Gants Inutiles Mais Évidemment Nécessaires ».

Rentré chez lui, Alfred repensa à l’échange avec la Gantière. Cet « objet inanimé », ce gant dépareillé et dérisoire, avait-il donc une âme vibratile, cachée et frémissante ? En était-il de même pour tout ce qui l’entourait ? Alfred se le demanda. Il ignorait qu’un grand poète s’était posé jadis la même question *1.

Il songea alors qu’il se lancerait peut-être plus tard dans un commerce, lui aussi, pour faire du bien aux êtres humains, comme la fameuse Gantière. Il vendrait des bobines de sparadrap à tête chercheuse ou des fioles de parfums sans odeur pour ne gêner personne. Il allait creuser l’idée. Il était vraiment très tenté…

*1 : oui, bien sûr, « Objets inanimés, avez-vous donc une âme /Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? », s’interrogeait A. de Lamartine.

 

FIN

 

Modifié par Alba

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Où le commerce rejoint la poésie... de l'âme. Commencé dans la drôlerie, ce joli conte finit par pincer le cœur, entre pouce et index. C'est narré avec grâce. Bravo!

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Et repris avec talent par Raymond Devos "objets inanimés, avez-vous donc une âme ?" J'aime beaucoup !!

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour vos ressentis si pertinents, un conte doux-amer dans lequel le personnage principal cherche la clé du bonheur. C'est le lot de chacun, nous fouinons tous dans les brocantes de la vie, en recherchant la perle rare.

"Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie", disait Baudelaire.

Qu'importe sa forme ou sa texture, tout flacon convient quand on a l'ivresse.

cf Alfred de Musset, dans La Coupe et les Lèvres (1831) :

Aimer est le grand point, qu’importe la maîtresse ?

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ?

( ͡^ ͜ʖ ͡^ )

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Il n’y a pas que les gants, les violons ont aussi une âme.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Jeep, en effet, ils sont gâtés, les violons, ils en ont même deux !

Ce petit objet dissimulé et résonant est tout à fait fascinant : pouvoir de l'insignifiant...

Quand à l'autre âme, comme chacun sait, on ne la voit pas. Qui a jamais vu une âme ?

Posté(e)
Le 21/09/2025 à 14:22, Alba a écrit :

La Gantière du Moulin-Montmartre

 

Dans une ruelle que l’on ne trouvait qu’en marchant longtemps, Passage du Moulin-Montmartre, à Paris, se tenait une boutique minuscule, coincée entre une boulangerie qui ne vendait que des croûtons un peu ébréchés et un théâtre populaire où les acteurs oubliaient souvent leur texte. La devanture était faite de vitres embuées et l’enseigne disait avec un sourire : « Gants Inutiles Et Rien d’Autre ».

La propriétaire, Madame Bonnaffaire, portait toujours trois gants à la main gauche et un seul à la main droite. Elle avait voulu lancer une mode mais cela n’avait jamais pris, malheureusement. Elle persistait néanmoins. Sa boutique n’était pas un commerce ordinaire. Chose exceptionnelle, en effet, chaque gant dans son échoppe avait une histoire et des qualités propres.

Il y avait le gant qui ne pouvait être porté que par quelqu’un qui n’avait jamais menti. Un client difficile à trouver, forcément. Celui qui devenait invisible dès qu’on l’enfilait. Celui qui pleurait quand on le portait trop longtemps. Et celui, très rare et très doux, qui contenait le souvenir d’une autre personne. Un jour, un jeune homme osa entrer, l’air inquiet. Il s’appelait Alfred. Il cherchait quelque chose qu’il n’osait pas nommer.

- Je voudrais un gant qui me comprenne et qui m’aime, dit-il finalement d’une voix étranglée par l’émotion.

Madame Bonnaffaire hocha la tête, lui décocha un grand sourire professionnel pour le mettre à l’aise, puis disparut derrière un rideau tout poilu. Elle revint avec un gant étriqué, presque ridicule dans son étrangeté, parsemé de fils blancs et orné de petits cœurs minuscules.

- Celui-ci ne vous tiendra pas chaud, dit-elle, en prenant un air engageant. Mais il vous tiendra compagnie.

Alfred l’enfila. Aussitôt, il entendit une voix douce, à l’intérieur de la paume, qui disait ceci :

- Tu n’es pas seul…

C’était la voix du gant ! Alfred sourit, tout ému. Il ne sut pas pourquoi, mais il se sentit soudain plus léger. Il acheta le gant à prix fort (Madame Bonnaffaire était près de ses sous), puis sortit, ravi de son achat.

Les jours passèrent. Alfred enfilait le gant chaque matin. Il lui racontait ses pensées, ses peurs, ses souvenirs. Le gant écoutait toujours sans se lasser. Il ne jugeait jamais. Il vibrait doucement quand Alfred était triste et se blottissait contre lui, très câlin, quand il avait besoin de courage. Le jeune homme gâtait ainsi tantôt sa main gauche, tantôt sa main droite, en l’enfilant alternativement sur l’une ou sur l’autre. Il ne fallait pas faire de jalouse ! Mais ces dames les mains n’étaient guère compréhensives. Elles auraient voulu le gant pour elles toutes seules.

Cela dit, tout se passait en général très bien et la vie poursuivait sa romance sans heurt et en parfaite harmonie. Un matin pourtant, le gant se tut et cessa ses encouragements. Alfred s’inquiéta. Il le secoua, le caressa, lui parla. Rien. Le gant était là, mais absent. Souvent, il regardait ailleurs. Boudait-il ? Le jeune homme retourna à la boutique, hagard. Madame Bonnaffaire l’attendait, elle était en train de tricoter une écharpe ornée de regrets larmoyants.

- Il ne vous parle plus, dit-elle sans qu’il ait besoin de s’expliquer.

- Oui, en effet, pourquoi donc ? Il s’enferme dans le silence et j’ai beau le pincer légèrement pour le réveiller un peu, il ne sort pas de sa léthargie.

- C’est parce qu’il attend quelque chose de vous, qui n’arrive jamais.

Alfred baissa les yeux. Il comprit. Il avait évité de dire la vérité, toute la vérité de son cœur anxieux. Quelque chose qu’il n’osait affronter ni formuler clairement. Il avait été cachottier et le gant lui en voulait, sans aucun doute.

- Que dois-je faire ?

- Vous devez lui parler sans mots. Juste avec le silence. Ressentir les choses en profondeur, le regarder sans impatience, et surtout, être sincère et vrai dans vos appels ou vos demandes.

Alfred s’assit sur un siège bancal, destiné aux clients hésitants. Il pensa à ce qu’il n’avait jamais osé penser. À ce qu’il avait perdu. À ce qu’il espérait encore. Il regarda longuement le gant. Et le gant vibra. Il résonna doucement, comme un battement de cœur. Puis il murmura :

- Merci, cher Alfred…

Le jeune homme se releva, souriant. Il n’avait pas tout compris, mais il avait perçu et exprimé l’essentiel. Il se dirigea vers la sortie. En quittant la boutique, il remarqua que l’enseigne avait changé au-dessus du seuil. Elle disait désormais : « Gants Inutiles Mais Évidemment Nécessaires ».

Rentré chez lui, Alfred repensa à l’échange avec la Gantière. Cet « objet inanimé », ce gant dépareillé et dérisoire, avait-il donc une âme vibratile, cachée et frémissante ? En était-il de même pour tout ce qui l’entourait ? Alfred se le demanda. Il ignorait qu’un grand poète s’était posé jadis la même question *1.

Il songea alors qu’il se lancerait peut-être plus tard dans un commerce, lui aussi, pour faire du bien aux êtres humains, comme la fameuse Gantière. Il vendrait des bobines de sparadrap à tête chercheuse ou des fioles de parfums sans odeur pour ne gêner personne. Il allait creuser l’idée. Il était vraiment très tenté…

*1 : oui, bien sûr, « Objets inanimés, avez-vous donc une âme /Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? », s’interrogeait A. de Lamartine.

 

FIN

 

J’ai aimé cette lecture Alba : tout est réuni pour l’aimer ( enfin selon mon humble avis 🙃) de l’humour, de l’esprit, de la dérision, de l’essentiel et une réflexion à juste titre comme point de départ de celle de Mr Lamartine 😉 Ne sommes nous pas tous autant que nous sommes des formes compressées d’énergies, et cette énergie ne serait elle pas intelligente , au sens du cœur ?

Merci Alba , il y a un tout petit livre, j’ai oublié le titre, je suis sûre qu’il te plairait … je retrouve son petit nom et te l’envoie 🙃

Posté(e)
Il y a 2 heures, Nâau a écrit :

J’ai aimé cette lecture Alba : tout est réuni pour l’aimer ( enfin selon mon humble avis 🙃) de l’humour, de l’esprit, de la dérision, de l’essentiel et une réflexion à juste titre comme point de départ de celle de Mr Lamartine 😉 Ne sommes nous pas tous autant que nous sommes des formes compressées d’énergies, et cette énergie ne serait elle pas intelligente , au sens du cœur ?

Merci Alba , il y a un tout petit livre, j’ai oublié le titre, je suis sûre qu’il te plairait … je retrouve son petit nom et te l’envoie 🙃

Voici le livre : « Little something » ou « Le petit sentiment de rien du tout qui voulait devenir un grand amour qui ne finit jamais » de François Garagnon Ed : Monte Cristo ce n’est pas très connu 😅

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, @Nâau, je me suis renseignée, cela doit être une très belle lecture, en effet.

J'ai trouvé cette citation si profonde issue de Little something, par François Garagnon :

"Réinvente sans cesse ta vie, tes relations. Sois fidèle, mais ne t’habitue jamais ! Il faut faire en sorte que chaque jour s’ouvre sur de nouveaux émerveillements. Le grand art c’est de fabriquer de l’extraordinaire avec de l’ordinaire."

(^▽^)

Posté(e)
il y a 2 minutes, Alba a écrit :

Merci beaucoup, @Nâau, je me suis renseignée, cela doit être une très belle lecture, en effet.

J'ai trouvé cette citation si profonde issue de Little something, par François Garagnon :

"Réinvente sans cesse ta vie, tes relations. Sois fidèle, mais ne t’habitue jamais ! Il faut faire en sorte que chaque jour s’ouvre sur de nouveaux émerveillements. Le grand art c’est de fabriquer de l’extraordinaire avec de l’ordinaire."

(^▽^)

Oui c’est une lecture joyeuse pleine de messages…à lire et méditer 😉😃

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

En effet, Nâau, merci encore !

( ͡° ͜V ͡°)

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