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Accents poétiques

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La Rebelle 

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

La Rebelle 

 

Jadis, les bois occupaient la majeure partie des terres émergées. Tout un monde y croissait. Et dans ce qui serait plus tard la forêt de Rambouillet, là où les teintes pourpres et dorées de l'Automne se peignaient à cet instant sur la toile des arbres, une petite feuille de chêne tremblait. Autour d'elle, ses sœurs se détachaient sans un mot, leurs âmes légères abandonnant la branche pour entamer leur dernière et inéluctable descente. Mais elle, refusait ce destin, cette fin lui faisait horreur. Elle n’était pas une pierre, elle était vivante et ne voulait pas chuter ainsi, comme un objet quelconque, poids mort et stupide. Dans un murmure à peine audible, elle interpella la Nature.

- Nature, épargne-moi ! Je ne veux pas tomber ainsi !  

La Nature, qui entendait le moindre bruissement, répondit d'une voix qui faisait frissonner les racines, la pressant sans ménagement d’accepter le destin inéluctable. L'heure de la fin arrivait pour toutes les feuilles. C'était l'ordre des choses, la loi de l'équilibre universel. Le désespoir de la feuille grandit. Elle pleura des larmes de rosée, et son corps, si léger d'ordinaire, lui parut affreusement pesant.

Autour d'elle, les feuilles qui se préparaient à leur propre chute s'agitèrent mollement, avec lassitude, et lui conseillèrent la résignation. Qu’y pouvaient-elles ? C’était le destin et on ne peut rien contre la fatalité. Mais la petite feuille de chêne n’était pas d’accord. Elle secoua la tête avec véhémence, s'accrochant encore plus fort à la branche :

- Non ! Je ne le ferai pas ! C’est trop laid ! C’est trop triste !

C'est alors qu'une nouvelle voix se fit entendre, une voix grave et puissante qui charmait les branches et caressait les troncs. C'était le Vent, qui planait doucement au-dessus d'elle.

- Je t'ai entendue, petite feuille. Et je comprends ta peur. Mais qui a dit que ta chute devait être sans beauté ? Je peux t'offrir la plus belle des fins, une danse légère, un tourbillon de grâce et de lumière avant que tu ne trouves le sol. Laisse-moi te porter, te faire voler dans les airs, et tu finiras ton voyage terrestre dans l'émerveillement et non dans la douleur, je te le promets.

La feuille, stupéfaite, resta figée un instant. La peur et l'espoir luttaient en elle. Le Vent proposait l'inconnu, un chemin bien incertain vers un bonheur hypothétique. Le sol, lui, était un destin connu, sûr et simple. Ses voisines, qui avaient tout écouté, s'agitèrent, très excitées. Elles lui crièrent d’accepter, revigorées. Une vieille feuille de chêne, qui avait vu bien des saisons, murmura qu’il s’agissait d’un très beau cadeau, il fallait danser avec le Vent et montrer ainsi la Voie.

Le cœur de la petite feuille se gonfla alors de courage. Dans un dernier effort sur elle-même, elle se détacha de la branche et s'abandonna au souffle aérien. Le Vent la saisit en plein élan et elle devint sa partenaire d’un instant pour la plus belle des danses. Sa détresse l’avait ému, il était heureux de lui apporter tant de bonheur. Il la fit tournoyer, la propulsant vers le ciel. Tous la voyaient valser dans les rayons du soleil et chacun s’émerveillait. Ce n'était plus une chute, mais une Ascension. Elle virevolta, dessinant des arabesques invisibles, plongeant et remontant, tournoyant comme une ballerine dans un ballet aérien.

Au sol, les racines des vieux arbres se mirent à gronder doucement. Les troncs noueux, gardiens millénaires de la forêt, s'inclinèrent avec respect. Un chêne centenaire dont les feuilles étaient tombées jadis et n’avaient pas repoussé murmura ces mots :

- Regardez la danse de cette petite feuille. Elle a extrait la beauté de la Mort et sa fin est la plus merveilleuse de toutes, un tourbillon doré.

Les autres feuilles encore accrochées aux branches restaient parfaitement immobiles, saisies d'admiration. Le ballet aérien de la petite feuille devint le sujet de toutes les conversations dans la forêt et une légende vivante. Un champignon, inspiré par le ballet magique, prit la plume et rédigea ce poème, qui fut longtemps étudié dans toutes les écoles de la forêt :

La Symphonie des couleurs

Cette feuille est artiste, elle valse sans trêve

Lorsque revient l’automne en ballet coloré,

Quel bonheur d’assister à ce bal arboré

C’est un moment de joie, un spectacle de rêve.

 

En rouge et puis en vert, la brise la soulève,

Elle est vite rejointe, un feuillage doré

Aux multiples couleurs, déjà revigoré,

Rejoint la fête immense, une foule se lève.

 

Des notes de musique accompagnent l’envol,

Mille reflets sans fin gambadent sur le sol,

Dans la forêt magique, un arpège résonne.

 

C’est un concert unique, admiré par le Temps,

Un carnaval pour tous où la saison blasonne,

La palette est multiple, un tableau de Printemps.

 

*  * *

Depuis ce jour, quand l’automne revient, les feuilles ne tombent plus tristement au sol. Elles tourbillonnent gracieusement pendant un moment, éphémères et graciles, portées par le vent dans une chorégraphie merveilleuse. Elles dansent en mémoire de leur ancêtre, la Rebelle, qui permit à la saison triste de porter à jamais la couronne rayonnante de l’infinie Beauté.

 

FIN

 

 

Posté(e)

Quel texte magnifique, on se prend à vivre cet instant magique , tout en douceur et en couleur!

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un texte éminemment poétique, tout en grâce et qui fait de la mort d'une feuille une féérie. Et, mine de rien, en filigrane, une critique s'esquisse: ne sont-ils pas un peu concernés, ces quadrupèdes qui défient les frontières de leur propre mort?

Posté(e)

c'est un délicat conte pour l'automne qui vient . Un flocon de neige le suivra t il ?

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une fable poétique sur la rébellion comme acte créateur. En refusant son destin tragique, une feuille transforme la chute mortelle en une danse libératrice, faisant de la beauté éphémère un héritage éternel pour toute la forêt. La peur cède le pas à la grâce.



Il y a 10 heures, Alba a écrit :

Dans la forêt magique, un arpège résonne.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Jolie métaphore que celle de cette feuille de chêne qui ne se résigne pas, accepte l’invitation du vent à changer sa chute en une danse lumineuse pour léguer à l’automne la beauté d’un ballet éternel … et l’occasion de placer un beau sonnet.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

La danse des feuilles à l'automne est le sourire d'un ange au bord des tombes.

"Soupir", moi, j'ai dit "soupir" ? 😉

@Pirates, voilà une bien jolie idée pour un conte d'hiver ! J'espère le lire très vite sous votre plume.

Merci à tous pour vos commentaires si réfléchis à propos de ce conte triste et beau.

( ͡^ ͜ʖ ͡^ )

Modifié par Alba

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