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Secrets d'histoire (1)

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Posté(e)
  • Semeur d’échos

 

          D’Arbal, il y a les Lètes et les Apapat’. Ces derniers disent : Abarb et non Arbal, soucieux de se distinguer de leurs voisins. Leurs mœurs sont peu compatibles. Les uns sucent leur pouce à la naissance du sein, selon leurs propres paroles ; les autres rongent leur os, généralement celui du gros orteil, sans répit aucun leur vie durant. Les premiers pratiquent les sports de vitesse, enclins qu’ils sont à la compétition. Les autres excellent aux épreuves d’endurance, méditent d’ailleurs leur revanche depuis des temps séculaires. Car les Lètes ne se gênent nullement pour afficher un mépris sans borne pour la condition des Apapat’. Les ethnologues se sont penchés sur le sujet, car c’est un cas d’école.

 

           L’éducation des Lètes pourrait paraître obsolète. Ils sont encore en couches qu’on communique avec eux en sanskrit. Puis, à l’école, l’enseignement est donné en grec ancien. Parallèlement, ils apprennent le latin qu’ils sont censés maîtriser à seize ans et ne cessent plus de le parler, puisqu’il est langue d’Etat. En principe, aucun idiome, fût-il langue morte, ne leur est inconnu. C’est pourquoi les Apapat’ ne communiquent entre eux qu’au moyen d’un code secret régulièrement renouvelé. Ils tâchent ainsi de déjouer l’espionnage obsessionnel de leurs ennemis. Car, on l’aura compris, on ne s’aime guère, d’aucun côté de la frontière. Les Apapat’ ne font pas dans l’épate. L’ignorance chez eux est encouragée au berceau. Un de leurs meilleurs meneurs fut un vieillard qui, à quatre-vingt-dix-neuf ans, ne savait toujours pas lire ni écrire, n'avait jamais contemplé la moindre œuvre d’art et confondait bruits de la nature et musique, considérant l’intestin comme un instrument et son possesseur comme un musicien.

 

          Chez les Lètes, on se jette des défis si l’on veut se faire aimer des dames et se donner une chance de faire des enfants. Chez les Apapat’, on copule à quatre pattes et l’on se préoccupe fort peu de fertilité. Tous les enfants des Lètes sont initiés au cours d’une somptueuse fête dédiée à l’art de conter. C’est une espèce éminemment fabulatrice, jusque dans l’art culinaire. Leur plat national est en effet invisible. On ne le prépare pas : on le décrit. Les Apapat’, au contraire, exposent à tous les coins de leurs rues des monceaux de pâtes sans apprêt qu’ils engouffrent à la pelle.

 

          Les Lètes sont riches, a-t-il été suggéré. Ils vendent parfois aux Apapat’ des femmes ou des hommes qu’ils punissent ainsi de ne s’être pas conformés à leurs lois. Très fréquemment, ce sont des mystiques dissidents qui, par leur détachement, parviennent à l’indifférence totale à leur sort et même à échapper à toute matérialité. Considérés par les Apapat’ comme des esclaves sexuels, leurs acquéreurs et maîtres ou maîtresses se dépêchent de profiter d’eux avant qu’ils ne deviennent de complets ectoplasmes par l'opération du Saint Esprit. Or, ces unions, quoiqu’elles retardent l’épiphanie des rebelles extatiques, n’en sont pas moins fécondes. Lètes et Apapat’ se rejettent mutuellement la charge de les nourrir et loger le clan des métis ainsi constitué. Une telle tension est née de cette polémique que la guerre entre eux est devenue endémique. Les exactions commises ensanglantent l’histoire locale. Elles sont si odieuses qu’au-delà de la Grande-Patagne, nom du continent que ces ethnies habitent, sous prétexte d’y ramener la paix, les ultra-marines nations se sont émues – ou, quelques unes, enthousiasmées : ainsi des Broecklandais et des Plouftes, en premier lieu. En second, intervint l’ost des mercenaires des Must, tandis que se répandait aux frontières la horde des P’touï. Ces deux dernières peuplades y règnent toujours, dans une sournoise union de façade. Mais ce que l’on sait peu et que les historiens n’ont pas fini d’approfondir, c’est un événement catastrophique qui a succédé, précisément, à l’invasion des Broecklandais et des Plouftes.

(A suivre)

Modifié par Thy Jeanin

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un titre alléchant (et crypté ?) et un texte qui ne l'est pas moins ! Le lecteur a hâte d'en savoir plus sur ce peuple singulier.

Mais il s'interroge : n'y aurait-il pas un léger sourire en coin, une ombre de parodie, derrière ce récit mouvementé et haut en couleurs qui promet monts et merveilles ? Un second bonheur...

Un texte qui me fait un peu penser aux Voyages de Gulliver, par J. Swift.

Modifié par Alba

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un texte qui parvient à nous appâpater et qui pourrait être lu avec la voix de feu Claude Piéplu..

Modifié par Jeep

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Je ne sais pas pourquoi, j'ai pensé aux voyages de Gulliver.

Les peuples fictifs que Gulliver rencontre (les Lutins, les Géants, les Laputiens volants, les Houyhnhnms rationnels et les Yahoos brutaux) sont autant de miroirs grotesques qui renvoient à l'Angleterre et à l'Europe du XVIIIe siècle. Passionnant !

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