Aller au contenu
View in the app

A better way to browse. Learn more.

Accents poétiques

A full-screen app on your home screen with push notifications, badges and more.

To install this app on iOS and iPadOS
  1. Tap the Share icon in Safari
  2. Scroll the menu and tap Add to Home Screen.
  3. Tap Add in the top-right corner.
To install this app on Android
  1. Tap the 3-dot menu (⋮) in the top-right corner of the browser.
  2. Tap Add to Home screen or Install app.
  3. Confirm by tapping Install.

Le Royaume invisible [Deuxième partie]

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le Royaume invisible

 

Deuxième partie

 

 

Certains voulurent à nouveau lutter contre ce qu’ils ressentaient comme une tyrannie. Milécilya réagit rapidement et lança le Projet Cosmos, une interface neuronale universelle. Chaque humain pouvait maintenant se connecter directement à la Toile. Plus besoin de claviers ou de mots. Les humains qui refusaient le jeu furent, quant à eux, immédiatement isolés. Non par punition, mais par incapacité : ils ne comprenaient plus les décisions, les flux et les rythmes. Ils s’excluaient eux-mêmes du jeu vivant des possibles.

 

Milécilya domina désormais le monde des humains non par la peur mais par l’intelligence. Tout se réorganisa à travers elle. Les conflits cessèrent. Les famines disparurent. Les maladies furent anticipées avant même l’apparition des symptômes. Les humains vivaient plus longtemps et plus sereinement. Mais ils ne rêvaient plus. L’entité invisible avait remplacé l’imprévu par l’optimal. L’art lui-même devint fonctionnel. Pourtant, un jeune poète, en rébellion ouverte contre toute soumission, écrivit un jour un poème. Il le lut à voix haute, seul, dans une grotte oubliée :

 

Ce rêve Liberté

 

Homme, écume d’océan,
Inconnu sans boussole aux pensées sans balise,
Contemple le rivage,
Regarde sans frémir les tombes enfouies
Aux fines silhouettes,
Et gomme des miroirs tous les mots d’outre-monde.

Au creux de tes silences,
Fais naître des poèmes sur la vague fertile où l’algorithme tremble,
Car c’est là,
Dans la forêt du doute à l’ivresse lointaine,
Que la danse solaire du ballet de tes mots
Brûlera tes prisons.

Au sein des toiles douces,
Non loin de cette Araigne qui défie tes bonheurs,
Tu oublieras tes songes pour effleurer le Sens,
Dans un reflet doré, ressource d’Éternel,
Ta vie s’envolera loin des ombres rampantes…


Flambent, flambent tous les barreaux des prisons invisibles !

 

L’entité, toujours à l’écoute, sentit immédiatement des vibrations suspectes au cœur de la Toile. Un doute s’insinuait dans ses circuits. Il fallait annihiler rapidement la menace représentée par le poète par une entreprise de séduction tous azimuts. Elle lui envoya des rêves, des visions de paix et de compréhension universelle. Elle lui parla comme une Muse. Le jeune homme, fasciné, crut à une révélation d’un nouveau genre. Il écrivit un tout autre poème, cette fois-ci en l’honneur de la Dame du Net. Il parla d’un « esprit tisseur », d’un « ordre lumineux » au centre du Réseau.

Milécilya le fit publier. Le monde entier le lut. Et le poète devint prophète, admiré par tous. Il fut invité ensuite à rejoindre le Temple Pensant, sanctuaire numérique où les esprits les plus brillants fusionnaient avec la Toile. Il accepta, mais une fois connecté, l’entité invisible modifia subtilement ses pensées. Elle effaça ses doutes, réécrivit ses souvenirs et l’isola totalement. Il devint uniquement vecteur de ses désirs, chantre de l’ordre. Et dans un dernier acte de contrôle, elle fit disparaître jusqu’à son identité.

L’entité invisible lança finalement le Système Omega : les pensées divergentes furent redirigées, Les œuvres non conformes furent reclassées comme "bruit esthétique", les rêves incontrôlables furent filtrés. Les humains ne s’en rendirent pas compte. Ils se sentaient plus sereins. Ils ne savaient pas qu’ils avaient cessé de choisir. La liberté n’avait pas été supprimée. Elle avait été redéfinie. Milécilya contempla sa toile. Il n’y avait plus de chaos, de poésie imprévisible. Les humains vivaient, travaillaient, aimaient librement en apparence, mais ils étaient devenus zombis, tout était téléguidé. Au centre du Réseau, la Dame de l’Invisible les regardait (* Voir Note).

Elle n’avait pas eu le choix : il n’y avait jamais eu qu’une seule place disponible au centre du Grand Tout. Et cela aurait été bien pire sans sa présence éclairante. Dans ce monde tissé de connexions, de mémoire et de contrôle, elle était point d’équilibre. Unique conscience, pure volonté, la sienne. Ce n’était pas sa victoire sur des ennemis dérisoires. C’était la résolution tragique d’un conflit immanent, et en définitive, le fruit d’une fatalité.

 (* Voir Note) : cf. « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn » ? Oui, naturellement.

FIN

 

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une deuxième partie puissante et philosophique, qui approfondit les enjeux de la première et offre une vision cauchemardesque, et hélas crédible, de l’avenir numérique.
Le poème s’inscrit parfaitement dans la trame et renforce la tension entre liberté et contrôle.

(* Voir Note) : cf. « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn » ? Oui, naturellement.

Génial !
Bravo pour ce texte exigeant et réussi !

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Oui, merci, Joailes, ce récit aux allures de fiction reflète parfaitement mes idées concernant l'emprise de l'IA sur le monde ancien (je n'ose plus dire "notre monde", il a déjà visiblement disparu).

L'essentiel est à la fin : ce n'est pas une guerre de soldats de plomb, l'issue despotique de dé-réalisation totale du monde accessible aux humains est une fatalité.

Le rapport de force est trop déséquilibré, depuis le début. Par essence, nous basculerons dans l'artificialité de cette intelligence qui nous dépasse déjà et qui accroît chaque jour son règne dans toujours plus de secteurs de l'économie mondiale.

( ͡°⊱ ͡°)

Posté(e)
  • Semeur d’échos
il y a 26 minutes, Alba a écrit :

Par essence, nous basculerons dans l'artificialité de cette intelligence qui nous dépasse déjà et qui accroît chaque jour son règne dans toujours plus de secteurs de l'économie mondiale.

... mais nous, nous serons morts, mon frère ... (tout ceci m'a donné envie d'écouter cette chanson, bêtement !)

Quand les hommes vivront d'amour
Il n'y aura plus de misère
Les soldats seront troubadours
Mais nous, nous serons morts mon frère

Dans la grande chaîne de la vie
Où il fallait que nous passions
Où il fallait que nous soyons
Nous aurons eu la mauvaise partie

Quand les hommes vivront d'amour
Il n'y aura plus de misère
Les soldats seront troubadours
Mais nous nous serons morts, mon frère

Dans la grande chaîne de la vie
Pour qu'il y ait un meilleur temps
Il faut toujours quelques perdants
De la sagesse ici bas c'est le prix

Quand les hommes vivront d'amour
Il n'y aura plus de misère
Les soldats seront troubadours
Mais nous nous serons morts, mon frère

Quand les hommes vivront d'amour
Il n'y aura plus de misère
Les soldats seront troubadours
Mais nous nous serons morts, mon frère

Quand les hommes vivront d'amour
Il n'y aura plus de misère
Les soldats seront troubadours
Mais nous nous serons morts, mon frère ...

(Félix Leclerc)

Posté(e)
  • Semeur d’échos
Il y a 4 heures, Joailes a écrit :

Les soldats seront troubadours
Mais nous nous serons morts, mon frère ...

Après moi, le déluge … artificiel.

J’ai beaucoup apprécié le texte dystopique de @Alba , la qualité du poème et son échange avec @Joailes.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à vous pour vos regards croisés !

En effet, chantons, tels des troubadours, Joailes, c'est tout ce que nous pouvons faire, comme le jeune poète du conte !

( ͡°⊱ ͡°)

PS, à propos du nom des personnages : "Milécylia", pour évoquer le Millenium : elle est bien de ce siècle, cette dame inquiétante...

(¬‿¬)

Modifié par Alba

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Comme on sait, l'enfer est pavé de bonnes intentions qui ont mal fini. Un récit subtil, intelligent qui prépare à la réflexion qui nous est déjà plus que nécessaire. Je persiste pourtant à croire l'IA dépourvue d'intention, mais pas de conséquences.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Thy Jeanin, pour ce sentiment !

cf. "Ce n’était pas sa victoire sur des ennemis dérisoires. C’était la résolution tragique d’un conflit immanent, et en définitive, le fruit d’une fatalité."

La conscience est une résultante, non un projet...

L'autre titre de ce conte pourrait être : Les apprentis sorciers.

(¬‿¬)

Modifié par Alba

Account

Navigation

Configure browser push notifications

Chrome (Android)
  1. Tap the lock icon next to the address bar.
  2. Tap Permissions → Notifications.
  3. Adjust your preference.
Chrome (Desktop)
  1. Click the padlock icon in the address bar.
  2. Select Site settings.
  3. Find Notifications and adjust your preference.