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Sans relecture

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  • Semeur d’échos

Plume libre

Je ne joue pas très souvent aux jeux de hasard, malgré mon optimisme, mais ce matin, après avoir fait le marché, je ne sais pas pourquoi, je suis entrée dans la boulangerie-épicerie-tabac-bar-journaux de Jean Tanrien, et j'ai acheté un ticket à gratter pour un euro.

J'avais envie d'un café, d'un croissant et pour arrondir ma note j'ai ajouté ce petit bout d'espoir qui peut rapporter gros.

C'était un petit bout de papier avec des ballons, je l'ai mis dans mon porte-monnaie et suis rentrée à la maison.

Je ne gratte jamais sur place, je n'épluche les légumes que sur ma terrasse où poussent les rhododendrons.

Comme j'avais acheté des carottes, j'ai été suivie par deux lapins ; j'ai coupé à travers champs pour éviter Jérémy Ade, mon voisin, qui se plaint toujours de tout et de rien.

Dix heures sonnèrent au clocher, c'était dimanche, je me suis retroussé les manches et j'ai mis à mijoter un ragoût dans la marmite en fonte que m'avait léguée ma grand-mère avec moult recettes de naguère.

Puis j'ai mis au four une tarte aux pruneaux.

En même temps que je touille, j'écris, et je vois bien le lecteur aigri qui dira mais qu'est-ce qu'on s'en fout de ce que tu fais dans ta cuisine, n'as-tu pas autre chose à raconter ?

Je n'en perds pas pour autant mon sang-froid, je mets à feu doux le ragoût, la tarte est presque cuite déjà.

Et le clocher, imperturbable, sonne la demi de onze heures ; le ciel d'un drap gris couvre mon nid, et l'âme en débris, je tourne en rond dans le logis ; les volets claquent leur rancœur, et mon chat sacristain me jauge d'un œil de jade, sinistre jaugeur.

Il est des dimanches ainsi, mornes et emplis de petite pluie fine où l'on ferait presque les cuivres des bassines pour ne pas sombrer dans l'ennui.

Lassée de ce marasme et de ce tintamarre intérieur, je me levai d'un bond, j'ouvris la porte à la bourrasque et au froid mordant.

Au loin, j'ai vu novembre arriver, ce mois que je redoute et que pour la traversée je mettrais bien en soute.

Il faisait de grands gestes de ses bras décharnés, j'ai enfilé ma veste ; sur le seuil, dans la grisaille, m'attendait un attelage de lucioles en falbalas, tiré par un hanneton en habit de gala, qui me tendit galamment une coupe de vin clairet et un billet doux parfumé à la lavande ; derrière lui, un orchestre de grillons en redingote accordait ses violons, et le ciel, crevant son drap gris, laissa choir un rayon si vif et si gaillard qu'il fit éclore, séance tenante, un parterre de jonquilles dans mes sabots.

Je bus, je ris, je dansai une gavotte avec le hanneton et voilà-t-il pas que ce dimanche de déveine, ce jour de poisse et de spleen, s'acheva en kermesse fleurie, sous un ciel tout en fanfares et en émerveillement.

Mon ragoût était à point et je lui fis honneur, lentement ; j'avais ajouté à la recette de grand-mère deux épices supplémentaires, et j'étais assez fière ; c'était savoureux et jouissif !

Le lecteur continuait à s'impatienter, en fronçant le nez. C'est ça l'histoire ? C'est nul !

J'aurais bien répondu quelque chose d'acerbe, mais me suis retenue, il ne pleuvait plus et je respirais le pétrichor qui montait de l'herbe mouillée.

Un bon café et une part de tarte plus tard, je me suis endormie sur le sofa derrière la baie vitrée, tandis qu'en sourdine jouait Beethoven une ode à la joie.

Lapins, chat et chien étaient repus, le clocher continuait de sonner les heures ; je me suis réveillée de bonne humeur, j'ai allumé l'ordinateur et ai envoyé mon texte sans l'avoir relu, d'un clic ferme à la gazette du canard Zébu.

Mon éditeur, Nordine Ateur, s'en contentera.

Quant au lecteur ... il sera impitoyable et dira c'est minable, peut-être est-ce écrit avec l'IA ?

Je pense à toutes ces nuits d'insomnie où sous la lampe orange j'écrivais sans que rien ne me dérange et qu'il me fallait avec une patience d'ange calmer ma plume qui courait ...

Que disait-elle ? Des choses simples, selon le temps qui passait.

J'ai dû la calmer, lui dire de se taire.

Le clocher sonne, il est minuit. La moitié d'une nuit.

Je me souviens soudain du ticket. Je gratte les ballons.

J'ai gagné !

Les ballons se sont envolés.
Ils ont crevé le plafond, le toit, le drap gris du ciel.
Derrière, il y avait un autre ciel, tout en fanfares.
Le hanneton m'a tendu la main.
Monte, on t' attend.
Je n'ai pas pris ma veste. Je n'ai pas relu mon texte.
Je n'ai pas prévenu l'éditeur.
Je suis partie.
Et le lecteur a enfin souri.

Il s'est levé, a mis sa veste, et a ouvert la porte à la bourrasque.
Au loin, novembre arrivait, faisant de grands gestes.
Il a couru plus vite que prévu avec son palimpseste où j'ai écrit dessus.


C'est ça l'histoire.

Ce n'est pas plus nul que de faire des bulles de savon avec des lucioles et un hanneton en habit de gala, un dimanche morne qui finit bien avec du pop-corn sucré.

Clic ! Envoyé.

Nordine Ateur m'envoie un accusé de réception.

Et le lecteur m'accuse d'avoir écrit à ma façon, il a désormais ce soupçon

(joailes -) 19 octobre 2026 - 00h 02


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