Aller au contenu
View in the app

A better way to browse. Learn more.

Accents poétiques

A full-screen app on your home screen with push notifications, badges and more.

To install this app on iOS and iPadOS
  1. Tap the Share icon in Safari
  2. Scroll the menu and tap Add to Home Screen.
  3. Tap Add in the top-right corner.
To install this app on Android
  1. Tap the 3-dot menu (⋮) in the top-right corner of the browser.
  2. Tap Add to Home screen or Install app.
  3. Confirm by tapping Install.

Qu'un dieu vous serve (V, 7)

Featured Replies

Posté(e)

Scène 7 – Arès, Jacques

 

Arès : Par tous les Olympiens dont je ne ferai bientôt plus partie, j’ai bien cru, Monsieur Jacques, que j’allais devoir rendre mon tablier ! Le dieu de la fureur, c’est vous !

 

Jacques : Le mépris mène à la colère mais je reconnais que parler ainsi m’a fait du bien. D’un autre côté, je dois bien avouer aussi que je ne suis pas très fier de mes paroles car quand le père reprend l’insulte du fils, c’est que les mentalités n’ont pas évolué.

 

Arès : La franchise est souvent perçue comme une sœur violente de l’éloquence mais elle est parfois l’expulsion d’une progéniture non désirée et dont on doit pourtant assurer la paternité. Et j’ai malheureusement le pressentiment, Monsieur Jacques, que vous allez être père pendant très longtemps… D’ailleurs, puisque vous parlez des mentalités, j’ai eu l’occasion de les voir évoluer, certes d’un œil lointain car elles ne m’intéressent guère… Comment les définissez-vous, dans ce cas ?

 

Jacques : Ce que je voulais dire, c’est qu’une loi ne sert à rien sans un changement des mentalités. Je n’ignore pas que l’Histoire est faite d’évolutions profondes et il est certain que nos démocraties ont bien changé depuis les temps antiques ! Mais ce que je veux dire, c’est que selon moi la démocratie n’est en rien le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple : c’est l’affirmation de leur mépris par les élites et le peuple n’est que la définition cachée mais réelle de l’ensemble des individus qui le subissent.

 

Arès : Et cette élite, Monsieur Jacques, si j’ai bien compris votre raisonnement, elle se perpétue ?

 

Jacques : Bien sûr ! N’affirmiez-vous pas la même chose tout à l’heure avec votre image du renard et du chasseur ? A mon tour de vous donner ma définition : la force d’une élite ne réside pas dans sa reproduction mais dans ses méthodes contraceptives ; trop d’enfants à intégrer et elle se transforme, peu d’enfants à la rejoindre et elle disparaît ; c’est dans ce seul équilibre qu’elle peut se perpétuer, c’est-à-dire conserver ses intérêts.

 

Arès : Et donc, vous ne vous considérez pas comme un enfant de cette élite ? Je vous ai bien écouté et vous avez beaucoup parlé de la notion de mépris, c’était d’ailleurs le pivot de toute votre argumentation. Quelqu’un dans votre situation, qui n’est pas facile, je le vois bien, aurait peut-être dû essayer de flatter ? Qu’en pensez-vous ? Cela vous aurait peut-être évité de vous sentir si humilié ?

 

Jacques : Non, Arès. Flatter et humilier ne sont jamais que les deux faces d’une même pièce, celle du mépris. D’ailleurs, quand l’un a pour racine la chute, l’autre a pour racine le sol : n’est-ce pas là la preuve que nous parlons de choses de même nature ? Dans les deux cas, l’on tombe et je refuse de m’abaisser à cela ! C’est par mon travail que je veux être reconnu alors que je suis sans cesse rendu invisible.

 

Arès : Invisible ? Je ne comprends pas.

 

Jacques : Le mépris invisibilise, l’humiliation expose. C’est bien pour cela que le mépris est une forme de pouvoir pernicieuse : elle est ressentie par celui qui est méprisé mais, en même temps, celui-ci se retrouve dans l’incapacité de se faire reconnaître, d’être identifié si vous préférez.

 

Arès : Ni invisible, ni exposé, seulement reconnu, c’est cela ?

 

Jacques : Tout à fait, vous avez su résumer en quelques mots tout mon discours ! Ce ciel de béton qui nous entoure, cette cité pour être plus clair, n’est pas qu’un simple élément de décor mais également le décor de mon état d’esprit : quand le soleil brille, le méprisé voit la pluie, l’humilié le sol.

 

Arès : Mais dans ce cas, Monsieur Jacques, pourquoi voulez-vous mépriser à votre tour ceux qui vous méprisent ? Vous vous enfermez dans un cycle sans fin, vous êtes le hamster dont vous me parliez…

 

Jacques : Parce que le mépris a l’avantage d’être le seul rapport de force égal aux deux parties. Vous le ressentez mais vous pouvez le faire sentir à votre tour. C’est faible mais c’est déjà cela…

 

Arès : Vous avez beaucoup parlé, trop même… On vous l’a d’ailleurs fait remarquer…

 

Jacques : Laisser libre cours à la liberté d’expression est le meilleur moyen de la censurer. Et, comme un idiot, je suis tombé dans le piège…

 

Arès : En parlant d’idiots, Monsieur Jacques, ces trois-là en sont de beaux spécimens. Pourtant qu’est-ce qui peut vous affirmer que tout le monde agit de la même manière ?

 

Jacques : Parce qu’une fois, c’est peut-être le hasard mais deux fois ou plus, cela devient une habitude. Voyez-vous, Arès, votre argument ne me paraît pas tenable car si c’étaient tous des cons comme vous le sous-entendez, je vous présente mes excuses pour cette grossièreté, cela ferait quand même beaucoup de cons. Alors de deux choses l’une : soit je souffre d’une malchance inimaginable et je tombe toujours sur des cons (mais vous reconnaîtrez, une nouvelle fois, que cela fait beaucoup de cons), soit il s’agit d’une logique de classe qui amène ces personnes à penser, fonctionner et répondre de la façon avec laquelle elles le font. Je vous laisse imaginer quelle est mon hypothèse… Les meilleurs à s’en sortir sont les plus rapides à se conformer aux règles, c’est ainsi malheureusement.

 

Arès : Admettons que vous ayez raison, il n’en reste pas moins que ces trois idiots n’ont pas tort sur un point capital : comment ferez-vous quand je ne serai plus là ? Je vous rappelle que le contrat qui nous lie s’arrête dans treize mois.

 

Jacques : Vous marquez un point, le rapport de force est loin d’être à mon avantage et c’est de là que tout dépend toute forme d’autorité….

 

Arès : Je suis sincèrement désolé de vous le rappeler mais, depuis le début de cette histoire, Monsieur Jacques, vous n’avez jamais eu le rapport de force à votre avantage : c’est moi qui vous l’apportais.

 

Jacques : Je sais… ou plutôt je ne m’en rends compte que maintenant. Mais que la situation s’inverse et vous les verrez partir en courant, croyez-moi ! Saviez-vous d’ailleurs qu’un banquier avait un jour déclaré à mon père « Je suis le loup et vous le petit agneau » ? Voilà le mépris, Arès, car Juliette m’a rapporté les paroles de Matamore quand vous étiez face à eux. Je n’ai jamais eu droit à cette remarque mais j’apprécie l’ironie de la situation : apparemment, cette image saute une génération ! Mais croyez-moi, un jour viendra et ce jour sera celui de la vengeance des agneaux ! En attendant, c’est moi qui me taisais et qui continuerai sans doute à le faire. Disons, pour être plus clair, que je serai sans doute condamné à une mort sociale.

 

Arès : Que voulez-vous dire ? Excusez-moi, Monsieur Jacques, j’ai connu plus de morts que quiconque mais aucune de sociale…

 

Jacques : Oh, on ne me fera aucun mal, du moins je l’espère ! Mais il est clair que j’ai tendu le bâton pour me faire battre et comme c’est le pouvoir qui définit la menace… Les tracasseries ne font que commencer, croyez-moi. D’abord l’on va superbement m’ignorer. Ensuite on va me créer des problèmes : quelque chose me dit que je vais perdre mon travail à l’usine et que j’aurai le plus grand mal à en retrouver un. Et mon épouse, et mes enfants ! Ciel, l’on ne pense souvent qu’à soi quand on se met en colère ! (Il se prend la tête dans les mains.) Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je donc fait ? Avais-je le droit de les entraîner avec moi sans leur demander leur consentement ? Oui, Arès, votre oncle avait raison : la responsabilité fait toujours mal. Mais le mal est fait, alors tâchons de ne plus en parler, du moins pour l’instant. Je suis bien trop en colère de ce que mes enfants ont subi pour réfléchir convenablement mais, je peux vous le garantir, les mots n’ont que très légèrement dépassé ma pensée.

 

Arès : Essayez de leur pardonner ou de vous pardonner, choisissez le pronom.

 

Jacques : Le pardon est l’apanage des riches.

 

Arès : Je comprends. Je ne suis d’ailleurs moi-même guère riche.

 

A suivre.

Modifié par Nils Exo

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une scène dense et riche, emplie de réflexions politiques et morales mais aussi porteuse de remises en question et de retours sur soi.

Un bel échange, de grande portée et de belle intensité.

La suite !!!

ʘ‿ʘ

Account

Navigation

Configure browser push notifications

Chrome (Android)
  1. Tap the lock icon next to the address bar.
  2. Tap Permissions → Notifications.
  3. Adjust your preference.
Chrome (Desktop)
  1. Click the padlock icon in the address bar.
  2. Select Site settings.
  3. Find Notifications and adjust your preference.