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Dernière leçon sur le zinc

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Dernière leçon sur le zinc

 

Récit policier

 

Le café « Aux Deux Ponts » vibrait d’un brouhaha familier, ce mélange de verres qui s’entrechoquent, de journaux qu’on froisse et de voix qui s’interpellent. Sur le zinc, à l’heure du déjeuner, la lumière de février tombait obliquement, froide dehors, tiède dedans. Les habitués prenaient place, chacun avec son rituel  : le demi, le croque, le plat du jour, le café allongé. Deux hommes, côte à côte, venaient de s’installer sans s’adresser la parole.

L’un, la soixantaine bien tassée, portait un manteau de lainage brun et un chapeau légèrement usé sur les bords. Il posa son parapluie contre le comptoir, ôta ses gants lentement, puis demanda d’une voix grave mais tranquille  :

- Une bière pression, Jeanne, et deux sandwiches jambon-beurre, s’il vous plaît.

À côté de lui, un jeune homme d’une trentaine d’années pianotait déjà sur son téléphone. Blouson noir, baskets immaculées, écouteurs aux oreilles : il semblait étranger à tout ce qui l’entourait. Quand Jeanne, la serveuse, lui demanda ce qu’il voulait, il releva à peine les yeux  :

- Un hamburger frites, et des nuggets, s’il vous plaît. Et un soda light.

Le plus âgé tourna doucement la tête vers lui, comme surpris d’entendre ce vocabulaire dans ce décor. Pas un mot ne sortit d’abord de sa bouche, mais un infime sourire traça une ride de plus sur son visage. Il observa le jeune homme quelques instants  : son impatience, son regard absorbé par l’écran, la nervosité de ses doigts qui faisaient défiler des images absurdes.

- Vous êtes d’un autre monde, dit-il enfin d’un ton à la fois amusé et bienveillant.

Le jeune releva la tête, un peu interloqué.

- Pardon ?

- Rien… Ce hamburger, ces nuggets, ce téléphone. Tout ça, c’est tout un siècle qui sépare deux manières d’être à table.

Le jeune homme se mit à rire, un peu fort.

- Ah oui, j’imagine que vous n’avez pas connu Uber Eats ni TikTok. Vous êtes resté bloqué en 1950, papy. Vous avez cent ans de retard !

Le vieil homme ne se vexa pas. Il leva simplement son verre de bière, contempla la mousse, et répondit avec un calme désarmant  :

- Ou peut-être… cent ans d’avance.

Une hésitation flotta entre eux, aussi fine qu’un voile de fumée. Le jeune haussa les épaules, jugeant sans doute inutile de chercher à comprendre une phrase pareille. Mais quelque chose, dans les yeux de l’homme, retenait son attention  : un éclat, un mélange d’ironie et de douceur.


- Et en quoi auriez-vous cent ans d’avance, dites-moi  ? demanda-t-il, amusé.

- Parce que je regarde encore les gens quand je leur parle, répondit l’autre. Et je sais quand un homme ment, ou quand il a faim, ou quand il s’ennuie de lui-même.

Le jeune haussa un sourcil.

- Vous êtes psychologue ou médium, c’est ça  ?

- Ni l’un, ni l’autre. Simplement observateur.

Il posa sa bière, croisa les mains, puis entama calmement :

- Vous êtes arrivé ici à midi sept. Votre manteau - enfin, votre blouson - sent encore le tabac froid, alors que vous ne fumez pas. Vous vivez probablement avec quelqu’un qui fume, une femme, je dirais : il y a une trace de fond de teint clair au revers de votre col. Vous avez regardé votre montre trois fois en dix minutes  ; vous attendez quelqu’un, un entretien peut-être. Vous avez hésité sur votre commande, signe que vous vouliez faire bonne impression sans paraître coincé. Et ce téléphone… vous vérifiez vos messages toutes les vingt secondes, signe d’une légère angoisse sociale, ou d’un rendez-vous mal engagé.

Le jeune homme ouvrit la bouche. Aucun mot ne sortit. Il se sentit soudain mis à nu, ridiculement vulnérable, comme un comédien pris sans costume au lever du rideau.

- Comment… comment vous savez ça  ?

- J’observe, répondit simplement l’autre. L’observation, voyez-vous, c’est le dernier luxe de ceux qui savent se taire.

Jeanne posa les assiettes sur le comptoir, interrompant le silence. Le jeune attrapa un nugget sans conviction. Il fixait encore l’homme à la bière, fasciné malgré lui.

- OK, vous m’avez percé. Mais qui êtes-vous, au juste ? Parce que ça, c’est pas un truc de monsieur tout-le-monde.

Le vieil homme esquissa un sourire presque imperceptible.

- Je vous en dirai peut-être plus, si vous me permettez une déduction supplémentaire.

Le jeune hocha la tête, curieux.

- Vous n’aimez pas vraiment votre travail, dit-il lentement. Vous avez fait des études de commerce, mais l’idée de vendre ce qui n’a pas de valeur vous fatigue. Vous rêviez d’écrire, ou de voyager, mais vous n’avez jamais osé quitter la route tracée. Vous êtes venu ici avant un entretien avec un recruteur, mais vous savez déjà que vous ne vouliez pas de ce poste. Et pourtant, vous jouerez le jeu, comme d’habitude.

Le jeune homme resta interdit, les mains posées sur le zinc.

- C’est… c’est exactement ça, souffle-t-il. Et vous ? lança-t-il enfin. Vous, qu’est-ce que vous faites ? Un devin ? Un flic ? Un romancier ?

- Je me nomme Maigret. Commissaire de police, à la retraite.

Le nom tomba entre eux comme un caillou dans un étang. Le jeune écarquilla les yeux.

- Maigret ? Le… le commissaire ?

- Si vous voulez, oui. Mais ne le répétez pas trop fort, ajouta-t-il avec un sourire. On risquerait de croire que je me prends pour un personnage de roman.

Puis il termina sa bière d’une gorgée tranquille.

- Tant qu’il y aura des jeunes hommes qui pensent que le monde commence avec eux, dit-il, il faudra bien que quelques vieux flics leur rappellent qu’il existait déjà auparavant.

Le garçon, mi-amusé, mi-fasciné, le fixa longuement. Un respect inattendu s’était installé, comme une complicité discrète.

- Vous savez quoi, monsieur Maigret ? dit-il enfin. Je crois que je vais laisser tomber mon entretien.

- Faites à votre guise, répondit l’autre en enfilant son manteau. Mais souvenez-vous d’une chose  : ce n’est pas parce que quelque chose est à la mode qu’il a du sens.

Il posa une pièce sur le comptoir, salua Jeanne d’un signe de tête, et s’en alla lentement, son parapluie sous le bras.

 

FIN

 

Modifié par Alba

Posté(e)

Le souvenir de Simenon s'installe au-delà de la référence à son célèbre personnage : l'atmosphère du café, ces petits riens, cette psychologie qui fait le sel de ses romans et cette phrase : "Tant qu’il y aura des jeunes hommes qui pensent que le monde commence avec eux, dit-il, il faudra bien que quelques vieux flics leur rappellent qu’il existait déjà auparavant." fonctionne comme une vraie morale. Plus qu'un récit policier, vous avez presque écrit une fable en prose !

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour cette lecture et ce commentaire, Nils !

L'enquête policière est faite de petits riens et la vérité est au bout, ce récit nous le rappelle malicieusement...

͡° ͜ʖ ͡ –

Posté(e)

Quelle belle lecture !

J'ai tourné les pages avec avidité.

"L’observation, voyez-vous, c’est le dernier luxe de ceux qui savent se taire."

Magnifique !

K .O. technique !

Et pas mieux que Monsieur Nils sur les jeunes qui réinventent le fil à couper le beurre.

Merci Alba pour ce bon moment littéraire.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à vous Errances pour votre lecture.

Je suis moi-même observatrice attentive et j'ai aimé évoquer tout ce que l'intérêt à l'autre permet de deviner (ah ! l'intuition...) à travers la figure d'un enquêteur bonhomme qui m'est cher.

Et puis... Les bistrots parisiens comme si vous y étiez. J'y ai usé mes fonds d'attaché-case (comme on disait dans les années 70). Je connais bien, j'ignore si cela a changé,

L'odeur intense du café noir et de la cigarette (en ce temps-là...), un croque-monsieur sur le comptoir brillant, les oeufs durs en attente sur le zinc, à côté du cendrier... Merci patron, tablier bleu et serviette sur l'épaule.

(¬‿¬)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Ce garçon n'était que superficiellement perdu. Si seulement c'était toujours le cas... Bravo pour ton imagination, Alba!

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour cette lecture et ce commentaire, Thy jeanin !

"Ce n’est pas parce que quelque chose est à la mode qu’il a du sens" : les "influenceurs" sont très tendance, hélas...

La vie moderne est un vaste champ de foire. Les attractions sont brillantes et colorées mais en deux dimensions seulement, elles manquent de profondeur. L'âme s'y égare.

⊙︿⊙

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