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Les contes de la mère Jo (22)

Featured Replies

Posté(e)

Le rat de bibliothèque et la grenouille de bénitier : un amour impossible

Il fut une seule fois, dans un village endormi au bord d'une rivière paresseuse, un rat de bibliothèque nommé Léon.

Ses jours s'écoulaient entre les rayonnages poussiéreux de la bibliothèque municipale, où il conversait avec les classiques et se perdait avec bonheur dans les cartes des mondes disparus.

Son royaume était fait de papier et d'encre, son trône un tabouret bancal près de la fenêtre qui filtrait la lumière en oblique jusqu'à illuminer l'immense entrée du lieu.

À l'autre bout de la ville, dans l'ombre fraîche de l'église Saint Pierre, vivait Élodie, grenouille de bénitier fidèle.

Ses mains connaissaient chaque grain du chapelet usé légué par sa grand-mère et son cœur battait au rythme des cloches appelant aux offices.

Son univers était fait de rites et de certitudes, de cantiques murmurés et de cierges qui dansaient devant les saints de plâtre, dans des parfums d'encens et de cire.

Ils se rencontrèrent un jour de pluie, lorsque Léon, cherchant refuge lors d'une averse soudaine, poussa la porte de l'église.

L'eau dégoulinait de son imperméable violet et il vit Élodie qui repliait les missels après la dernière messe ; de son visage pur émanait une telle sérénité qu'il pensa aussitôt à une peinture d'Ingres.

Leurs yeux se croisèrent entre deux rangées de bancs de chêne patiné.

Ce fut d'abord un sourire timide, puis, très vite, des conversations qui s'éternisèrent sur les marches du parvis.

Léon parlait de Voltaire et des Lumières, Élodie de foi et de grâce.

Il citait Spinoza, elle répliquait avec Saint Augustin.

Leurs désaccords étaient profonds, mais leurs sourires sincères.

Ils découvrirent qu'ils aimaient tous deux les vieilles pierres, la musique de Bach, et le silence habité des lieux sacrés, bien que pour Léon, les cathédrales étaient des symphonies architecturales, tandis que pour Élodie, elles étaient des prières montées vers le ciel.

Leurs rendez-vous devinrent un rituel secret : discussions enflammées au jardin public, échanges de livres soigneusement choisis, promenades le long de la rivière où les mots coulaient plus librement. Léon offrit à Élodie Les Fioretti de Saint François, qu'elle lut en cachant ses larmes d'émotion.

Elle lui glissa dans la poche un traité de Kierkegaard, "Crainte et tremblements" qu'il dévora avec une curiosité admirative.

Mais leurs mondes résistaient.

Les amis de Léon trouvaient Élodie naïve, déconnectée des réalités.

Les paroissiens d'Élodie voyaient en Léon un esprit dangereux, un libre-penseur qui menaçait les certitudes.

Chaque tentative de rapprochement se heurtait à des murs invisibles mais solides.

Un soir d'automne, alors que les feuilles mortes dansaient dans la lumière dorée du couchant, ils en arrivèrent à la même conclusion.

Assis sur leur banc habituel, Léon tenait la main d'Élodie et murmura : Je t'aime comme j'aime la vérité avec toutes mes questions.

Élodie serra sa main et répondit : Et je t'aime comme j'aime Dieu avec toute ma foi.

Le silence qui suivit fut plus éloquent que tous leurs discours.

Ils venaient de formuler l'impossible : lui dont la religion était le doute, elle dont la vie était la croyance ne pouvaient s'aimer : comment construire un pont entre la bibliothèque et le bénitier, entre le questionnement perpétuel et la certitude tranquille ?

Ils se quittèrent ce soir-là, non par manque d'amour, mais par excès de lucidité.

Parfois, même l'amour ne suffit pas à combler les abîmes qui séparent deux univers.

Léon retourna à ses livres qui posaient mille questions sans réponse.

Élodie retourna à sa foi qui offrait une réponse à toutes les questions.


Des années plus tard, Léon, penché sur un vieil incunable, tomba sur une marge où une main inconnue avait écrit : La foi et la raison sont les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité.

Il sourit, pensant à Élodie.

Et dans son livre de prières, Élodie conservait toujours la fleur séchée que Léon lui avait offerte un jour de printemps, entre deux pages parlant de l'amour qui espère tout, endure tout.

Le rat de bibliothèque et la grenouille de bénitier continuèrent de vivre dans la même ville, séparés par quelques rues seulement, mais unis par le souvenir d'un amour qui avait compris que parfois, s'aimer c'est aussi savoir se quitter, avant que ... la cohabitation des mondes ne révèle son vrai nom : l'exil.

Et que chacun se retrouve à jamais déraciné de son propre pays intérieur.

Les années les firent se croiser moins souvent, puis plus du tout.

Par un triste crépuscule d'hiver, Léon, sortant de sa bibliothèque, vit la silhouette d'Élodie s'éloignant sous le porche de l'église, encadrée par la lumière chaude des vitraux.

Il s'arrêta un instant, la gorge serrée.

Puis il remonta le col de son manteau et tourna dans la direction opposée.

Deux ombres s'allongèrent derrière eux, s'effilochant dans la pénombre bleue avant de disparaître, sans plus jamais se toucher.

Ils vécurent ainsi, portant en secret le même regret précieux : celui d'avoir été, l'un pour l'autre, à la fois la question la plus profonde et la réponse la plus inaccessible.

Leurs mondes parallèles continuaient de tourner, comme les planètes d'un même système solaire, proches, mais condamnées à la solitude comme choix de vie, chacun éclairé par sa propre lumière.

(joailes -) 28 janvier 2026 - 20h 41



Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un joli récit mené par une plume habile !

Des convictions qui séparent au lieu d'unir, sont-ce les bonnes ? Ou plutôt, sont-elles abordées selon le bon angle ?

La tolérance est un chemin bien difficile...

Pourtant, il y a une lumière, au bout : c'est notre humanité commune.

Posté(e)

Un conte bien triste dans lequel deux visions du monde auraient pu se rapprocher mais ne l'ont pas fait, ou comment un amour ou une amitié se structurent avant tout par une compréhension mutuelle, réelle ici mais infranchissable, ce qui la rend si tragique.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Très bel apologue philosophique, Joailes. Ecrit avec subtilité et émotion. J'ai beaucoup aimé le lire

💫 et lui ai trouvé une illustration (At the exit, de Quint Buchholz).

At the Exit (1986) by Quint Buchholz.jpg

Modifié par Thy Jeanin

Posté(e)

Très joli. Très contemporain. Trop.

Jolie fable ciselée avec finesse et justesse.

J'aime beaucoup.

Posté(e)
  • Auteur

L'image, @Thy Jeanin , est en effet tout à fait adéquate ! Merci !

Posté(e)

"s'aimer c'est aussi savoir se quitter, avant que ... la cohabitation des mondes ne révèle son vrai nom : l'exil." : voilà le cœur battant pour moi, de ce conte philosophique lumineux d'une rare justesse sur l'impossible réconciliation.

Ton texte @Joailes me touche précisément parce qu'il refuse le "happy- end" facile. L'amour existe, profond et sincère, mais il ne suffit pas. Cette lucidité est déchirante et belle à la fois! La séparation est ici un acte d'amour paradoxal : se quitter pour ne pas se perdre.

Encore une fois @Joailes tu as touché quelque chose de profond en moi!🥰

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le rat de bibliothèque et la grenouille de bénitier sont comme le petit poisson et le petit oiseau de la chanson, ils ne peuvent pas se rencontrer, car des barrières infranchissables les séparent. Ici elles sont mentales.

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