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La Carte postale de 1925 [Deuxième partie]

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

La Carte postale de 1925

Deuxième partie

 

 

Nous marchâmes encore, descendant vers le Panthéon. Des étudiants en culottes courtes discutaient littérature, des femmes riaient à gorge déployée. On nous salua, croyant voir un couple élégant.

Au détour d’une ruelle, un photographe ambulant proposa un cliché. Hilarion accepta. La chambre noire se referma sur nous. Je gardai en mémoire le bruit sec de l’obturateur - un fragment d’éternité.

- Ce sera une belle image, dit-il. Peut-être la retrouverez-vous un jour. Qui sait ?

Le crépuscule approchait. La lumière glissait comme du miel sur les pavés du boulevard. Nous retournâmes vers la Seine.

Hilarion parlait d’alchimie, d’illusions qui tournent mal, de tours de cartes qui franchissent parfois le réel.

- J’ai voulu jouer avec le temps. Mauvaise idée, confia-t-il en soupirant. J’ai déjà perdu bien des choses dans mes expériences : des objets, des souvenirs… et parfois des chats familiers. Mais vous, je peux encore vous ramener.

Nous nous arrêtâmes près du pont Neuf.

- Quand le soleil touchera l’eau, fermez les yeux, tenez la carte très fort et pensez à votre époque, à ce mois glacé de janvier 2026, à votre souffle visible dans la brume. Le reste viendra tout seul.

Je tremblais.

- Et vous ?

Il sourit.

- Je suis un homme de 1925. Mais nous nous reverrons, sans doute.

Son regard resta ancré dans le mien, comme une promesse fragile.

Le soleil plongea. Je fermai les yeux. Le vent se leva, une brise à la fois chaude et glaciale. Tout devint flou.

Quand je rouvris les yeux, j’étais à nouveau sur les quais, figée entre les bouquinistes. Le ciel gris de janvier couvrait Paris. Ma parka noire me protégeait du vent froid. Dans ma main, la carte. Sèche, banale, jaunie.

Un détail attira mon attention : au dos, juste sous l’écriture effacée, quelqu’un avait ajouté à l’encre rouge : « Bon voyage. H.L. ».

Je levai les yeux. Sur l’autre rive, le soleil couchant effleurait Notre-Dame d’une lumière dorée. Un instant, je crus voir une silhouette fine, lointaine, agitant une canne argentée avant de disparaître dans la brume du passé.

Et puis le temps passa.

Le printemps s’était effiloché doucement, et l’année 2026 glissait déjà vers l’été. La vie, obstinée, m’avait reprise avec son rythme trépidant : travail, métro, réunions, cafés entre amis. Parfois, en longeant la Seine, je repensais à cette journée invraisemblable de janvier : ce voyage dans le temps, cette rencontre avec ce magicien fantasque nommé Hilarion Lefunèbre… Puis je secouais la tête, incrédule. Peut-être n’avais-je fait qu’un rêve ? Un rêve d’hiver, né d’une carte jaunie et d’une imagination fatiguée.

Ce jour-là, pourtant, en juin, tout recommença.

C’était l’heure du déjeuner. J’avais pris l’habitude de marcher un peu le long des quais avant de retourner travailler. La lumière de midi jouait sur l’eau et les bouquinistes rouvraient leurs boîtes vert-de-gris pleines de livres anciens. Je fouillais distraitement dans une pile de cartes postales. Les images défilaient : Paris sous la neige, Montmartre, la Tour Eiffel… Soudain, mon cœur fit un bond.

Sur une carte, je me vis. Moi, dans ma robe blanche d’un autre siècle. À mon bras, Hilarion Lefunèbre, le magicien, droit et souriant sous son chapeau noir. Derrière nous, le décor d’antan : les pavés, les réverbères, la lumière dorée du Paris de 1925. C’était la photo du photographe ambulant !

Impossible... Et pourtant, elle existait. Le papier était légèrement piqué, l’encre du timbre effacée, mais l’image éclatait de vie. Dans le coin inférieur, une écriture fine indiquait simplement : « Paris, été 1925 ». Je sentis mes doigts trembler. Un frisson monta le long de ma nuque. Ce vestige du passé avait traversé un siècle pour venir se glisser jusqu’à moi.

Le bouquiniste, un vieil homme à lunettes rondes, me regardait, intrigué.

- Elle vous plaît ? Trouvée ce matin dans un carton d’un antiquaire de Charenton. Une pièce rare, mademoiselle. Et vraiment pas chère.

Je hochai la tête, incapable de répondre. Je payai sans discuter et sortis la carte de sa pochette de plastique comme on sortirait un bijou ancien. Hilarion me regardait avec ce sourire ironique qui lui allait si bien.

Je continuai ma marche en silence, longeant la Seine éblouissante. Autour de moi, Paris bourdonnait comme un rêve trop bruyant. J’avais envie de rire et de pleurer à la fois. Cette image était la preuve que tout cela n’avait pas été une hallucination. Quelque chose, ou quelqu’un, avait voulu me laisser un signe.

Assise sur un banc, je caressai du doigt le visage du magicien. Je murmurai son nom, ce nom ridicule et merveilleux à la fois : Hilarion Lefunèbre. Il m’avait bien dit qu’on se reverrait, d’une façon ou d’une autre.

Le vent se leva, tiède et parfumé de tilleul. Une feuille s’envola, frôlant la carte que je tenais contre moi. Alors, j’eus l’impression fugitive d’entendre un rire discret, quelque part dans le murmure de la Seine. Et le passé, une fois encore, sembla respirer au cœur du présent.

 

 

FIN

Posté(e)
il y a une heure, Alba a écrit :

Hilarion parlait d’alchimie, d’illusions qui tournent mal, de tours de cartes qui franchissent parfois le réel.

- J’ai voulu jouer avec le temps. Mauvaise idée, confia-t-il en soupirant. J’ai déjà perdu bien des choses dans mes expériences : des objets, des souvenirs… et parfois des chats familiers. Mais vous, je peux encore vous ramener.

Nous nous arrêtâmes près du pont Neuf.

- Quand le soleil touchera l’eau, fermez les yeux, tenez la carte très fort et pensez à votre époque, à ce mois glacé de janvier 2026, à votre souffle visible dans la brume. Le reste viendra tout seul.

Un texte hors du temps, comme un pied de nez au présent (ou l'inverse !). Belle narration.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup pour ce commentaire, Erwany !

Ceci est la seconde partie d'un récit complet dont la première section figure juste au-dessous.

Je préfère publier l'ensemble sans faire languir le lecteur, quand mes récits ne sont pas trop longs. C'est pour moi une forme de politesse.

Modifié par Alba

Posté(e)

Voilà une fin qui m'a rappelé le fameux plan final, sur la photo de l'hôtel, de Shining de Kubrick : moins sombre heureusement (et pas de "REDRUM" partout !).

Modifié par Nils Exo

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à vous, Nils !

Il s'agit surtout d'une belle histoire d'amour, romanesque à souhait...

Comme disait Joséphine Baker, "j'ai deux amours"...

Posté(e)

C'est un beau roman, c'est une belle histoire ... et pas du tout incroyable, car il peut tout arriver chez les bouquinistes des quais de la Seine !

Posté(e)

Ton récit @Alba possède un charme rare, un peu désuet, nostalgique. Il mêle avec grande finesse la poésie du Paris d'hier et la sensibilité du présent. On se laisse porter par l'atmosphère, par la douceur des détails, par la magie discrète qui traverse chaque scène. Hilarion (très original), la carte postale, la photo retrouvée ... tout cela crée une histoire à la fois tendre, mystérieuse et profondément humaine. Une lumière douce au bord de la Seine💙

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à vous, Joailes et Sylvie !

Vous avez su saisir l'essentiel de cette histoire d'antan et de toujours !

ʘ‿ʘ

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Lefunèbre et la chambre noire réussissent le tour de force de susciter l'hilarité! Que ce serait chouette de voyager aussi facilement dans le temps... Ton récit est plein de subtilités et très réjouissant à lire. Il y a dans Paris en ce moment (au Musée Carnavalet) une expo sur les "Gens de Paris" (mais ce sont les années Trente). Sur la photo à l'affiche, j'ai cru reconnaître une de mes grands-mères...

Modifié par Thy Jeanin

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Hilarion Lefunèbre...

Une alliance de termes si signifiante, en fait, je ris en pleurs, je vis en larmes...

Comme disait F. Villon :

"Je meurs de seuf auprès de la fontaine,

Chaud comme feu, et tremble dent à dent ;

En mon pays suis en terre lointaine ;

Lez un brasier frissonne tout ardent ;

Nu comme un ver, vêtu en président,

Je ris en pleurs et attends sans espoir ;"

Reste l'amour, toujours gracieux !

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

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