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La Carte postale de 1925 [Première partie]

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

La Carte postale de 1925

Première partie

 

Le vent de janvier balayait doucement les quais de Seine. Il faisait froid, un froid sec et lumineux d’hiver. J’aimais flâner entre les bouquinistes ; ces caisses vert-de-gris pleines d’anciens livres, d’estampes jaunies et de cartes postales semblaient déborder de souvenirs. J’étais au niveau du Quartier Latin, face à Notre-Dame dont les tours se découpaient dans la brume. Il était environ seize heures.

Je ne cherchais rien de précis dans cette ville qui me paraissait suspendue dans l’air glacé en ce début d’année 2026. Un carton ancien attira mon attention : « Les quais de Seine, à Paris ». Une vue sépia, un peu effacée, où l’on reconnaissait vaguement la silhouette d’une péniche amarrée. En retournant la carte, je découvris une date : 14 juillet 1925. Une écriture fine, inclinée, courait sur le dos : « À ma chère Madeleine, pour que Paris te soit toujours aussi doux que ta peau. »

Un frisson me traversa. J’achetai la carte sans réfléchir.

Je la tenais entre mes doigts, et soudain, un souffle chaud, presque vibrant, monta du papier. Le ciel sembla tourner, la lumière se troubla. J’entendis un clapotis étrange, puis le brouhaha d’une foule. Quand je rouvris les yeux, la Seine scintillait sous un soleil d’été.

Je baissai la tête : ma parka noire avait disparu. À la place, une robe blanche, fluide, à taille basse, caressait mes chevilles. Autour de moi, les passants portaient chapeaux légers et canotiers, les femmes des robes à rubans, les hommes des complets de lin clair. Des voitures anciennes pétaradaient sur les pavés irréguliers. Une bouffée d’air chaud me fit chanceler.

J’étais bien à Paris. Mais ce n’était plus le Paris que je connaissais.

Je restai un instant pétrifiée sous les platanes. Mes bouquinistes préférés avaient disparu. À leur place, quelques échoppes en bois où des journaux titraient en grandes lettres : « Les Années folles continuent ! ». Une date, dans un coin : 14 juillet 1925. Mon cœur se serra.

Je fis quelques pas, longeant la Seine en titubant. Les voix, les cris, le bruit des roues sur les pavés formaient un vacarme vivant et joyeux. Des couples dansaient au son d’un accordéon. On riait, on chantait. Ce Paris-là vibrait d’une énergie brute.

Je traversai le pont Saint-Michel, à la recherche d’un repère. Mais tout avait changé : les enseignes, les tramways, les odeurs. J’étais réellement en 1925.

Une panique sourde monta en moi. Que faire ? À qui parler ? Je me pris à courir presque, mon ourlet s’accrochant dans mes talons fins. Je heurtai finalement un homme qui marchait d’un pas calme, une canne à la main.

 - Pardonnez-moi, balbutiai-je.

Il me sourit doucement. C’était un homme de grande taille, au visage très pâle, au regard clair presque transparent. Son costume noir, sa chemise parfaitement ajustée, donnaient à sa silhouette une élégance désuète. Il inclina la tête.

- Vous n’avez pas à vous excuser, mademoiselle. Vous n’êtes pas d’ici, n’est-ce pas ?

La question me glaça.

- Comment le savez-vous ?

Un pli malicieux se dessina sur ses lèvres.

- Je le sens. C’est peut-être ma faute, d’ailleurs. Permettez : Hilarion Lefunèbre, artiste magicien au Théâtre de la Gaîté. J’ai dû, hélas, commettre un excès de zèle ce matin.

Je restai muette.

- Vous voulez dire… que c’est vous…

Il me fit un petit clin d’œil.

- Oui. Vous tenez une carte postale, non ? Ah, cette manie que j’ai de laisser un point d’ancrage entre les temps ! Voyez-vous, je travaillais sur une “transmigration spatio-temporelle par correspondance” -une expérience d’illusion, bien sûr... Sauf que cette fois, la réalité m’a échappé. Et vous voilà ici, au beau milieu des Années folles.

Je le fixai, tremblante.

- Mais… comment rentrer ? Je ne peux pas rester ici !

- Non, cela serait peu prudent. Trop de paradoxes possibles : rencontrer vos grands-parents, influencer vos propres souvenirs... Terrible désordre cosmique, croyez-moi.

Il m’offrit son bras, d’un geste exquis.

- Marchons. Il vaut mieux que je vous explique.

Nous descendîmes le boulevard Saint-Germain, éclatant de bruit et de charme. Des cafés débordaient sur les trottoirs, des musiciens jouaient dans la rue, des automobiles rutilantes vibraient aux sons d’un moteur rauque. Une odeur de café torréfié et de papier d’imprimerie flottait dans l’air.

Nous nous assîmes à la terrasse du café Les Deux Magots, déjà célèbre. Le serveur apporta deux verres de vin blanc légèrement doré.

Hilarion sortit une montre à gousset.

- Vous voyez, le temps file, dit-il en la regardant. Pour repartir, il faut simplement trouver le lien exact entre votre esprit et l’objet qui vous a fait venir ici. Cette carte, sans doute. Mais elle est instable ; elle vous attire, puis vous retient.

Je la tirai de ma poche. Elle paraissait différente - brillante, presque vibrante sous le soleil.

- Alors, je la garde ?

- Oui, mais attention : certaines heures du jour sont propices aux passages. En général, le crépuscule. Entre chien et loup, tout vacille.

 

(À suivre…)

 

Posté(e)

Un bien joli conte, je pensais d'abord à une narratrice un peu folle (ce qui est concordant avec l'époque !) mais le récit vire soudain sur les questions spatio-temporelles. J'ai hâte de lire la suite...

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup pour ce commentaire !

Les narratrices "un peu folles" ne portent pas de "parka noire", voyons, Nils, mais un paréo soleil garni de plumes de paon !

En plein hiver, naturellement.

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Eh bien, en voilà une surprise! Attends avant de t'affoler: les Années folles sont si sympathiques! Récit dynamique, vivant, riche en ressentis et en précisions descriptives. Un régal.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour cette analyse précise, Thy Jeanin !

Je suis ravie que mon récit fantaisiste te plaise !

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