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Accents poétiques

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Qu'un dieu vous serve (I, 1)

Featured Replies

Posté(e)

La scène représente un petit espace vert mal entretenu attenant à une cité HLM. Ciel de béton, lumière de béton ; quelques bancs décatis au milieu d’un océan de bruits aussi divers que la circulation routière, des rodéos urbains dans les allées adjacentes, de la musique forte. Autant que possible, les divinités éclairent l’obscurité des mortels.

Acte I

Scène 1 – Arès, en treillis, avec son casque de la statue de la Villa d’Hadrien

Arès : Qu’il est dur pour un dieu de servir les mortels ! Hier encore, ou peut-être des lustres, voire des siècles ou, qui sait ?, des éons entiers, j’en ai oublié jusqu’au souvenir tant l’immortalité fait perdre le décompte des heures, ces tranches de vie qui la façonnent en petites briques pour un mur qui finira de toute façon par se fissurer et s’effondrer, je chantais et je dansais, furieux, au milieu du bal des batailles, dans les ruines grecques, dans la poussière romaine, dans le sel carthaginois, dans la forêt coloniale, dans le sable oriental, sur les mers chargées d’acier, dans le ciel duquel pleuvent des trombes de plomb, le vautour au crâne aride à mon poing et le sanglier au groin plus long que la queue lâché devant moi, et j’étais heureux : comme je pouvais goûter alors la joie de la fureur, du carnage et du massacre, comme mes sens déjà multipliés par ma puissante divinité se multipliaient encore devant la crainte que je découvrais avec plaisir dans le regard de mon adversaire, devant la peur que j’extirpais avec jouissance de ses tripes fumantes, inversant si l’on peut dire les rites sacrés dont je n’ai jamais eu cure, je dois bien l’avouer, devant même la mort dont j’étais l’incarnation vivante aux yeux de tous, amis ou ennemis qu’importe puisque je n’ai jamais connu les uns et les autres ; aujourd’hui, et sans doute demain encore, pour ne pas dire pour l’éternité, cette impasse de vie qui exhorte les étoiles les plus téméraires à se révéler et à briller dans le silence de l’espace et qui laisse les plus craintives à leur triste lumière qui éclate d’une brève incandescence, je le sais car les heures immortelles rendent plus prégnant le passage du temps, je marche, et qu’est-ce donc que marcher sinon reculer devant le combat quand on devrait au contraire y courir, le seul mouvement qui ne fut jamais que le mien, et je suis à peine apaisé, encore plus en colère, l’âme du dieu que je suis au milieu des individus de la ruche humaine, à me faire piquer au sens figuré il est vrai car nul ne se permettrait de m’affronter dans ce cloaque de lâcheté mais à patienter, souffrir et endurer mille avanies qui me frappent comme autant de petites morts, moi qui suis pourtant un dieu, un Olympien, un parmi les douze, un parmi tant d’autres au fond, et désormais réduit à arpenter la fange terrestre, ne ressentant ni la chaleur ni le froid mais toujours transi pourtant, l’âme en peine, défigurée, dénaturée, sans un chien pour me tenir compagnie et narrer avec moi quelque histoire guerrière ni un pivert pour me divertir l’esprit et me rappeler mes exploits passés… Oui. Je m’interroge. Je me questionne. C’est drôle : une charpente peut paraître solide et c’est au moment le plus inopportun qu’elle s’écroule, rongée par les mites… sauf que, chez moi, ces mites ne sont que des mortels, des fourmis que j’écraserais sans peine sous mon talon ! Mais faisons silence maintenant : le temps n’est plus aux lamentations ! J’ai mon chemin de vie à parcourir, pardon : à présenter (décidément, je ne me ferai jamais à la terminologie de ce monde passager !), et mes nouveaux maîtres, pardon : mes nouveaux employeurs (ces termes, décidément, je ne m’y ferai jamais !) m’ont dit de les attendre ici. Curieux qu’ils ne m’aient pas accueilli dans leur…, comment l’appelle-t-on ?, oui : leur appartement, cette tente où l’on ne respire que par un bout, pour s’entretenir avec moi (ça y est, j’ai le bon mot !) en ce jardin si vétuste. Quels misérables arpents de vert s’offrent d’ailleurs à moi ! Tout ici semble perdu, négligé, rejeté. Quel est donc ce banc devant moi ? L’on croirait un accessit pour l’autre monde. Quel est donc ce tapage qui me frappe les oreilles ? L’on croirait le crissement de millions d’ombres. Et ce paysage, comme il peut être sombre, comme il peut donner le sentiment de ne pas respirer ! Je ne demande pas l’Olympe mais comme ma propre tente de combat me manque, ainsi que ma lance qui ne reposait guère sur sa toile décrépite et pleine de terre, vous pouvez me croire ! Que je tienne donc entre mes mains la taupe de cet enclos de verdure et je lui apprendrai l’art d’y faire pénétrer la lumière en lui faisant bouillir le sang ! Mais chut désormais : les singes arrivent.

A suivre.

Modifié par Nils Exo

Posté(e)

Beau travail sur le contraste mythologique/modernité! Le personnage d'Arès a beaucoup de potentiel. Hâte de voir où vous l'emmenez dans la suite!

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Voilà une scène d'exposition habile et vivante, le monologue du dieu de la guerre a de quoi intriguer et appâter la lectrice que je suis !

Vivement la suite !

Posté(e)

Ce monologue est bien plus qu'un simple pastiche ou anachronisme amusant.

C'est une tragédie moderne en germe.

Il met en scène la crise existentielle d'un principe archaïque : la guerre personnifiée, jeté dans le non-lieu par excellence de la modernité.

La puissance du texte réside dans ce choc entre la grandeur déchue du langage d'Arès et la laideur sans fard du cadre, créant une forme de poésie à la fois grotesque et profondément mélancolique.

On y entend l'écho des dieux en exil, contraints de survivre dans un monde qui n'a plus besoin d'eux, mais qui en est peut-être encore secrètement hanté. Génial !



Posté(e)
  • Semeur d’échos

Tout a été dit: la remise en cause de la guerre et le contraste avec la médiocrité moderne. Tout cela avec une belle verve. Mais les dernières lignes annoncent de nouveaux maîtres que je suis curieux de découvrir.

Posté(e)
  • Auteur

Je vous remercie pour vos retours, @Vol Au Vent, @Alba, @Joailes et @Thy Jeanin !

Je suis content de voir que vous appréciez le début de cette pièce qui met en scène Arès. La trame est prête, j'espère arriver au bout... et maintenir l'intérêt !

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