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La Promesse des Vivants - Paroles d‘Outre-Monde (II/II)

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Paroles d‘Outre-Monde

La Promesse des Vivants

Deuxième partie

 

Depuis cette nuit où Marcel Proust avait surgi des pages pour l’inviter à écouter la Voix des morts, Pierre n’était plus le même. Ses jours semblaient traversés d’échos. Chaque reflet, chaque souffle dans la maison avait sa résonance secrète. Pourtant, une idée l’obsédait : rejoindre l’écrivain là d’où il lui avait parlé. Rejoindre Proust par le seul passage que les vivants peuvent emprunter sans mourir : celui de l’écriture.

Alors, le jeune romancier écrivit. Non plus des récits, mais des appels. Des phrases en suspens qui semblaient adresser un vœu à quelque interlocuteur absent : « Où êtes-vous, Marcel ? », « Laissez-moi vous retrouver. » Ses mots, d’abord hésitants, finirent par creuser dans l’air un sillon invisible, impalpable, telle la poésie des anges. Et un soir, tandis que sa plume glissait toute seule sur le papier, le monde se défit sous lui.

Le bureau, la lampe, la fenêtre s’effacèrent lentement, remplacés par le grondement doux d’un océan. Un air salé lui caressa le visage. Devant lui s’étendait la plage de Balbec, telle que l’imagination proustienne l’avait rêvée : immobile, infinie, dorée par un soleil de fin d’après-midi normande.

Pierre se leva, tremblant. Il reconnaissait ce paysage sans l’avoir jamais vu. Plus loin, tourné vers l’horizon, un homme frêle, à la longue silhouette, une canne fine dans le poing, se tenait, contemplant l’horizon bleuté. Lorsque Pierre se rapprocha, l’homme tourna la tête. C’était bien Proust, pâle, un peu triste. Son regard lumineux semblait comme éclairé de l’intérieur.

- Vous voilà, Pierre M., dit-il simplement. Vous avez su trouver la Porte. Vous êtes le premier et bien sûr le seul à y être parvenu.

- Où sommes-nous ? balbutia Pierre.

- Dans la mémoire du monde. C’est ici que mes personnages respirent encore, là où le temps n’a plus de prise.

Ils marchèrent tous deux un moment au bord de l’eau, leurs pas s’enfonçant dans le sable humide. Les mouettes voletaient au-dessus de leurs têtes. Le vent apporta très vite des rires légers, des voix féminines, des éclats fugaces. Apparurent trois jeunes filles, coiffées de rubans, leurs robes claires flottant comme des voiles sur la mer. C’était elles : Albertine, Andrée, Rosemonde, les jeunes filles de La Recherche !

Elles riaient de ce rire mêlé de malice et de pudeur qui n’appartient qu’à la jeunesse éternelle. Albertine, vive, interrogeait Proust du regard comme pour s’assurer de son approbation. Andrée observait la mer, pensive. Quant à Rosemonde, elle se tenait légèrement en retrait, regardant Pierre avec une attention singulière.

Proust, d’un geste, invita Pierre à s’approcher d’elles.

- Voici, dit-il, celles que le souvenir protège du temps.

Albertine esquissa une révérence ironique. Andrée eut un sourire complice. Rosemonde, elle, resta immobile. Son regard semblait lire plus loin que le corps, percevant la pensée même de Pierre.

Ils s’assirent tous sur la plage, jeunes, beaux, désœuvrés, enivrés par la grâce de l’heure. Proust parlait peu, comme s’il écoutait les vagues pour y trouver un rythme oublié. Pierre, lui, ne pouvait détacher ses yeux de Rosemonde. Elle paraissait réelle, trop réelle. Ses cheveux prenaient sous le vent une lumière d’or fin ; sa voix, lorsqu’elle rompit enfin le silence, avait cette résonance que l’on n’attend pas d’un être si jeune.

- Vous venez du monde des vivants, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.

- Oui, murmura Pierre. Je crois… du moins je crois encore l’être.

Elle hocha la tête lentement.

- Vous êtes entré ici par les mots. C’est la voie la plus noble, mais aussi la plus dangereuse.

- Je voulais retrouver Marcel, dit-il en désignant le romancier. Comprendre sa voix, ses mots, son message...

Rosemonde sourit, presque tristement.

- Alors vous avez déjà perdu votre monde. Nous, nous sommes faits du souvenir de ceux qui lisent et écrivent. Tant que quelqu’un nous évoque, nous existons. Mais lorsque le dernier mot est posé, nous retournons à l’ombre. Vous, les écrivains, vous payez ce droit par la lente disparition de votre propre voix.

Ses paroles traversèrent Pierre comme une épée douce.

- Pourtant… vous, Rosemonde, n’êtes-vous pas heureuse d’exister ainsi, dans cette éternité suspendue ?

Elle détourna le regard vers l’océan.

- Croyez-moi, le mot éternité n’a de charme que pour ceux qui craignent la fin. Nous, nous vivons dans l’attente inutile d’un lecteur qui ne viendra plus. Ce n’est pas la vie : c’est une survivance. Si vous continuez à écrire, vous qui nous avez retrouvés par-delà le temps, vous nourrirez notre prison.

Proust, resté silencieux, ferma les yeux. Le vent redoubla. On eût dit que la mer elle-même retenait son souffle.

- Que dois-je faire ? demanda Pierre d’une voix tremblante.

- Cessez à jamais d’écrire, répondit Rosemonde. Quittez l’écriture. Brisez le maléfice qui nous retient crucifiés d’exister encore. Rendez-nous au silence. Vous avez ouvert le passage ; vous pouvez le fermer. Si vous continuez, les morts ne cesseront jamais de parler à travers vous. Et parler signifie souffrir, car c’est encore vivre.

Elle posa sa main sur celle de Pierre. Un frisson le traversa, à la fois de tendresse et de terreur. Dans ses yeux se mêlaient l’infini amour du rêve et le désespoir tranquille des ombres.

- Promettez-le-moi, souffla-t-elle.

Il hocha la tête. Les contours du paysage commençaient déjà à se dissoudre. Albertine et Andrée riaient encore, mais leur rire devenait brumeux. Proust, avant de disparaître, adressa à Pierre un regard de gratitude, puis ses mots glissèrent dans le vent :

- Le silence aussi a son œuvre, telle une aile messagère.

Tout s’évanouit soudain.

Pierre se retrouva dans son salon, devant son bureau. La lampe jetait la même lumière dorée, le livre de Proust était resté ouvert à la même page. Pourtant, le jeune romancier savait qu’il ne reprendrait plus jamais la plume. L’air à présent paraissait plus lourd, comme si un souffle millénaire s’était éteint.

Depuis ce jour, aucune voix n’a plus jamais troublé les nuits du jeune romancier. La Voix des morts s’est tue à jamais, et même le vent semble respecter ce silence. Pierre M. vit désormais simplement, ou tente de vivre. Son regard se perd souvent dans le vide, là où jadis un murmure amical avait résonné.

 

 

FIN

Modifié par Alba

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Somptueuses descriptions qui rappellent celles de Marcel. Plus dure est la chute, d'une tristesse qui me fait penser à celle de Mort à Venise. Plus noire encore, car, cette fois, l'écriture même de la fiction retourne au néant, non seulement l'auteur. Et contrairement à nos habitudes de penser, les personnages eux-mêmes sont supposés refuser leur vie de papier. Au fond, c'est beau et déchirant!

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Thy Jeanin !

Je rêve, la plume à la main... Merci de m'accompagner dans mon rêve.

PS : je suis une grande pessimiste, une fin affreuse et désespérante, tout à fait mon style.

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

Posté(e)

Un bel (mais cruel) hommage à La Recherche dans lequel le temps et le souvenir veulent s'effacer, presque de leur propre volonté ; c'est bien pensé et fort bien écrit, bravo !

Posté(e)

Le silence comme ultime libération : Pierre aurait sacrifié sa voix pour libérer les morts! L'atmosphère est belle, beaucoup de mélancolie dans tes textes Alba! Magnifique!!

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup à vous deux pour vos lectures si fines !

C'est bien ici l'histoire tragique d'une plongée sans frein dans l'invisible.

Le malheur est au bout de la plume, l'émerveillement aussi. Ils se tiennent la main.

Une aventure sans retour, pour certains.

( ͡°- ͡°)

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