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La Voix des morts - Paroles d‘Outre-Monde (I/II)

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Paroles d‘Outre-Monde

La Voix des morts

Première partie

 

Le jeune romancier Pierre M. n’avait jamais eu peur des livres. Ils lui avaient toujours semblé inoffensifs, dociles, tels des objets que l’on repose sur une table après usage. Mais ce soir-là, ce fut différent. Il lisait À la recherche du temps perdu, le roman fameux de Proust. Il se sentait bien, enveloppé dans le calme de son salon, la lampe diffusant une lumière dorée sur les rideaux. Dehors, la pluie glissait paresseusement sur les vitres, traçant des sillons d’argent. Une soirée banale, en somme - du moins, jusqu’à ce que les mots s’éveillent.

Les lignes imprimées se mirent à frissonner sous ses yeux. Les lettres vibraient comme des insectes pris au piège. Puis, lentement, les phrases se mirent à danser, se déliant du papier pour former dans l’air de fines arabesques lumineuses. Il pensa à une hallucination. Mais la figure qui monta peu à peu du livre lui ôta tous ses doutes.

C’était un visage qu’il reconnaissait : celui de Marcel Proust, l’écrivain du XIXème siècle. Son sourire était doux, presque malicieux. Une sorte de lumière intérieure semblait émaner de lui. Il le contempla quelques secondes, puis s’exprima avec une voix veloutée, traversée d’échos étrangement anciens.

- Mon cher Pierre M., dit-il, il est des instants où le passé refuse de demeurer silencieux. Ce soir, l’un de ces instants te visite. Il est un être… disons plutôt une présence, qui désire t’entretenir.

Pierre resta muet. Proust tourna légèrement la tête vers le coin droit de la pièce, là où la lampe ne projetait aucune clarté. Il suivit son regard. L’ombre y était dense, feutrée, pleine de cette vibration que l’on sent avant un orage. Soudain, quelque chose remua dans ce noir - non point une forme, mais une oscillation, une palpitation de l’air. Et Pierre l’entendit.

La Voix. Ni masculine ni féminine. Une parole suspendue, fluide, vibrante, sans timbre défini. Elle ne parlait pas vraiment : elle s’insinuait, empruntant à son propre souffle son articulation.

- Pierre M., chuchotait-elle, nous ne sommes pas partis. Nous autres, les morts, nous ne disparaissons pas. Nous demeurons entre deux souffles, accrochés aux souvenirs des vivants.

Pierre sentit la température chuter. La lampe se mit à vaciller. Il n’osait plus regarder Proust, de peur qu’il ne s’efface. La Voix poursuivit :

- Tu lis un livre du passé, et à travers lui, tu entrouvres ce que nous appelons la grande trame. Chaque mot, lorsqu’il est prononcé avec amour, devient une clef. Tu viens d’en tourner une, et voilà que nous t’écoutons enfin.

Le jeune romancier voulut parler, interroger, comprendre. De quelle trame s’agissait-il ? Quels vivants, quels morts tissaient ainsi les fils invisibles entre les pages ? Mais ses lèvres refusèrent tout mouvement. Son esprit, lui, se vit transporté ailleurs.

Il contemplait un vaste espace sans sol ni ciel. Des fragments de voix, des rires, des murmures, flottaient autour de lui. Des silhouettes indistinctes se formaient puis se dissolvaient : un enfant qui courait, une femme en voilette, un soldat au regard vif. Et derrière eux, cette même Voix, immense, qui semblait les rassembler tous.

- Nous sommes la mémoire qui n’a pas été dite, souffla-t-elle. Nous habitons les silences des livres, les pages jamais tournées, les phrases interrompues. Toi, lecteur, tu nous ranimes sans le savoir.

Pierre crut comprendre, à cet instant, que cette entité n’était pas une seule âme, mais la somme de toutes les âmes disparues. Une conscience collective, faite des traces infimes que laissent ceux qui ont aimé, souffert, écrit, ou seulement existé trop brièvement pour qu’on s’en souvienne.

- Proust est de notre lignée, continua la Voix. Son œuvre est un pont vers nous. Par lui, les pensées des morts empruntent la chair des mots pour revivre. Mais toi, Pierre M., veux-tu nous écouter jusqu’au bout ?

Le jeune romancier n’eut pas à répondre. L’espace s’assombrit davantage, et il sentit une main - ou quelque chose d’en approchant - effleurer son épaule. Un froid brutal le traversa jusqu’à la moelle. Puis il vit des images plus précises : des visages anonymes qui le fixaient avec des yeux de lumière, des paysages d’autrefois qu’aucun atlas ne contenait, des rizières où flottaient des noms, murmures éternels ballottés par le courant.

- Nous te confierons un secret, dit la Voix. Les morts ne cherchent pas à effrayer. Ils attendent seulement que les vivants acceptent d’écouter, car chaque existence inachevée réclame son écho. Si tu l’écris, tu nous rends à la clarté, pour le meilleur et pour le pire. Si tu détournes le regard, nous restons suspendus, invisibles, et paisibles.

Pierre pensa à son bureau, à ses carnets, à sa plume. L’idée d’écrire pour l’invisible l’emplit d’une étrange chaleur, mêlée de peur. Était-ce là le but de sa vie, être le scribe des âmes en devenir ?

La lumière revint subitement. Proust, toujours présent, le fixait avec bienveillance.

Puis il disparut, se dissolvant comme un reflet sur une vitre. Pierre sombra aussitôt dans un sommeil sans rêve.

(à suivre)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Quel plaisir de voir Proust s'animer! C'est une belle parabole sur la valeur de la fiction romanesque du passé. Les personnages, fictifs ou pas, vivent grâce au lecteur. On espère que Pierre sera d'autant plus inspiré par cette aventure.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Thy Jeanin pour ces mots tellement en adéquation avec mon ressenti !

J'adore Proust, La Recherche, les jeunes filles, si délicates, si romanesques, des pastels vivants dans mon imagination (féconde), cette ambiance si délicieusement démodée mais tellement raffinée !

Du côté de chez Swann, résolument.

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

Posté(e)

Une belle relecture du monde des fantômes dans laquelle les auteurs reprennent vie grâce aux mots... et aux lecteurs. Si des phrases restent inachevées, j'ai hâte de lire la suite pour savoir de quoi il en retourne.

Posté(e)

Quelle atmosphère fantastique et méditative et faire de Proust un "pont" entre les vivants et les morts est très original. Les livres deviennent portes vers l'invisible: idée qui me plaît!

Posté(e)

Le choix de Proust comme guide n'est pas anodin.

Tu joues avec le thème proustien de la mémoire et du temps ressuscité par la sensation.

Il y a 14 heures, Alba a écrit :

Il lisait À la recherche du temps perdu, le roman fameux de Proust.

Ici, la lecture devient l'équivalent de la madeleine : un déclencheur qui fait ressurgir tout un monde englouti.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

En effet, Joailes, Proust, ce romancier si profond, est un passeur de mondes, ici, ailleurs, avant, après.

À la poursuite de l'invisible et de l'insaisissable, cet écrivain a une densité, une profondeur, une résonance qui échappe à l'ici et maintenant. C'est un voyant des Lettres, roi des correspondances (cf. la madeleine et le temps retrouvé).

Les mots sont aussi fil d'Ariane, pour certains initiés à l'inconscient...

(─‿─)

Modifié par Alba

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