Aller au contenu
View in the app

A better way to browse. Learn more.

Accents poétiques

A full-screen app on your home screen with push notifications, badges and more.

To install this app on iOS and iPadOS
  1. Tap the Share icon in Safari
  2. Scroll the menu and tap Add to Home Screen.
  3. Tap Add in the top-right corner.
To install this app on Android
  1. Tap the 3-dot menu (⋮) in the top-right corner of the browser.
  2. Tap Add to Home screen or Install app.
  3. Confirm by tapping Install.

Interlude sabato-dimanchesque

Featured Replies

Posté(e)

Ma meilleure amie, Bernadette Dejeu, arrive ce matin pour le week-end, et j’en suis toute surexcitée.

Je l'adore, Bernadette, c'est vrai qu'elle ressemble à une chouette, mais elle a toujours des histoires à me glacer le sang ou à me faire hurler de rire et ce, depuis le cours moyen deuxième année, ce qui remonte à l'invention du fil à couper la parole.

Comment vous la décrire ?

Elle mesure 1m 70 pour 75 kilos, jusqu'ici tout va bien.

Elle a sombré dans le gothique quand sa mère a épousé en secondes noces, le Baron Sifroid de Glagla ; toujours vêtue de noir, les cheveux coiffés avec une brosse spéciale, favorable aux épis, qui fait des mèches de rouille, elle a des tatouages partout à partir du cou.

Elle n'emploie jamais le mot week-end, car elle a une sainte horreur des mots anglais, et ceci m'est resté assez obscur, malgré mes recherches sur la question, je n'ai jamais pu trop l'expliquer.

Peut-être un mauvais souvenir de son séjour de jeune fille au pair à Manchester ?

Quand elle est revenue, elle parlait souvent d'enfer avec son accent marseillais qu'elle avait bien travaillé tout le long de son exil, tant elle avait eu peur de le perdre.

Elle m'envoie un mail, la veille : puis-je venir pour un interlude sabato-dimanchesque cauchemardesque ?

Et, bien sûr, chaque fois, je réponds avec enthousiasme : je veux !

Alors, elle arrive, avec son sac à dos qui, j'en suis sûre, a traversé toutes les rives de l'Eldorado.

Je l'embrasse, je la respire, elle fait de même et c'est parti !

Autant dire que nos samedis soir finissent systématiquement en nuits blanches, comme à quinze ans, quand nous nous passions sous la couette des cassettes VHS interdites par nos parents, et qu'on débattait sur les crises de l'adolescence en trouvant des solutions géniales.

J’ai tout préparé à l’avance pour profiter pleinement de sa présence : un gratin dauphinois (dont la recette me vient de ma grand-mère Albertine, et ce n'est pas peu dire, bien que vous ne l'ayez même pas connue, c'est ballot) ; que je n'aurai qu'à réchauffer, une belle assiette de charcuterie italienne, une bouteille de rosé qui prend le frais dans un seau à glace, (gagné au loto annuel de l'association des vieux péquenots de Concarneau), un plateau de fromages capables de ressusciter un mort, voire plusieurs ; moult amuse-gueules aux saveurs diverses : cumin, paprika, piment, oignon et poulet rôti.

Sans oublier les zacouskis qui nous rappellent les colonies de vacances en hiver, quand on partait faire du ski avec mes frères et le Père Smirnov qui nous a initiés à la vodka.

Entre deux fous-rires et une bataille de coussins, nous avons fait honneur au plat et aux coupelles garnies, en grande partie.

J'avais dû faire sortir le chat en lui lançant une rondelle de mortadelle, car il me lançait des regards désapprobateurs, perché sur le buffet où tremblait dangereusement mon vase de Soisson ; j'ai même dû me départir d'une tranche de saucisson pour le convaincre de s'éloigner de la maison.

Les chats ont cette particularité qu'ils restent sérieux quand on a envie de s'amuser, et, à l'inverse, ont envie de rire quand on dort.

En fait, ils sont très ch... comme des chats, enfin, je veux dire pénibles, comme les pachas capricieux qu'on épouse parfois, ceux qui se font servir sans bouger le petit doigt, nom du grand vizir !

Sitôt le dîner englouti, la bouteille bien entamée et même pratiquement vide, nous nous sommes installées dans le grand canapé en cuir craquelé, héritage de mon oncle explorateur, qui aurait, selon la légende familiale, servi de lit à un chaman mongol avant d’atterrir dans mon salon, propulsé par un ami déménageur qui était parti avec ma sœur à Honfleur et qui avait voulu lâcher du lest avant de convoler. (le canapé, pas le chaman, hein, vous suivez ?)

Enroulées dans the vieux plaid rouge en velours, relique du temps des amours, aux parfums qui parlent, nous enchaînons avec "L’Éden perdu", un nanar des années cinquante en noir et blanc, célèbre pour ses douze fins alternatives.

Ce soir, Jean Bambois, le héros écervelé, se fait dévorer par une bande de cannibales affamés, une version bien plus drôle que celle que j'avais visionnée la veille, où il dilapidait le chef de tribu, Jules Focu.

Le popcorn (qu'elle appelle maïs qui pète) a disparu à une allure significative, ainsi que les trois quarts des amuse-gueules.

On commençait à se sentir un peu gonflées, un peu lourdes, et tandis qu'elle rongeait deux ongles rescapés, qu'elle bâillait, j'ai rapatrié la théière qui n'attendait que ça.

Après deux tasses d'un thé revigorant au fort parfum de menthe, Bernadette allume une cigarette et lance, comme si elle parlait de la météo :

... Figure-toi (j'adore quand elle dit ça, c'est de bon augure) que je suis tombée la semaine dernière sur un cinéma de quartier …

Enfin, cinéma, c’est un bien grand mot.

Une baraque décrépie, avec une affiche déchirée et une odeur de moisi à terrifier un rat.

Je m’enfonce dans les coussins, reconnaissant le ton.

C’est comme ça qu’elle commence toujours ses meilleures histoires.

Le film n’avait pas de titre. La salle était vide, à part quatre ou cinq fantômes assis au premier rang. Des silhouettes raides, comme des mannequins oubliés là depuis les années 30.

Elle tire une bouffée, laissant la fumée dessiner des spirales bleutées au plafond qui m'hypnotisent.

Un type, Karl Amelmou, était enfermé dans une maison hantée.

Rien d’original… jusqu’à ce qu’il sorte la tête de l’écran et hurle : Aidez-moi !

Je sursaute malgré moi.

Bernadette a ce don pour rendre l’absurde tangible.

Un spectateur a crié Fuis !… et dans le film, Karl s’est mis à courir.

Droit vers un piège. La scène suivante, il était en morceaux, sanguinolent.

Elle marque une pause théâtrale dont elle seule a le secret. Puis elle reprend, en fronçant le nez :

Et le type qui avait crié, me diras-tu ? Disparu. Son siège était recouvert de poussière, comme si personne ne l’avait occupé depuis un siècle.

Je frissonne, malgré le plaid.

Les autres spectateurs répétaient des répliques en boucle, comme des disques rayés.

J’ai compris qu’il ne fallait surtout pas bouger … mais c’était impossible.

À chaque scène de torture, j’avais envie de hurler en me trémoussant sur le siège.

Elle écrase sa cigarette d’un geste qui dénote d'une longue habitude.

Le film a recommencé.

Karl est revenu, intact, pour supplier encore.

J’ai tenté de partir… mais les portes étaient verrouillées.

Le projectionniste, un squelette en salopette, a aboyé : la séance n’est pas terminée !

Je retiens mon souffle.

J’ai fermé les yeux … et quand je les ai rouverts, j’étais dans le film.

Karl m’attendait au fond d’un trou, ses bras velus tendus ...

Elle éclate soudain de rire.

Je me suis réveillée en sursaut avec 40° de fièvre.

Guenièvre, ma voisine, essayait de me faire avaler sa tisane de genièvre, un truc qui sent le désinfectant pour toilettes publiques, mais très efficace contre les délires.

Je ris, malgré l’angoisse qui me picote encore la nuque.

Et le cinéma ?

Bernadette hausse les épaules.

Disparu. À sa place, il y a maintenant … une boulangerie.

Elle marque un temps.

"Pain Maudit", qu'elle s’appelle.

(joailes -) 3 août 2025 - 23h 03

Modifié par Joailes

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une soirée mémorable en bonne compagnie !

Il y en a pour tous les goûts...

Une lecture savoureuse !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

J'en frissonne! Un lieu prédestiné?

Le 03/08/2025 à 23:02, Joailes a écrit :

l'association des vieux péquenots de Concarneau

Cela me fait penser que je n'ai pas encore payé ma cotisation...

Le 03/08/2025 à 23:02, Joailes a écrit :

perché sur le buffet où tremblait dangereusement mon vase de Soisson

Voudrais-tu faire croire qu'un chat n'est pas franc?

Ton histoire est bien menée, pleine de drôleries. On devrait inventer rien que pour toi une AOP: Affabulation Originale de la Plume. 🤗

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une soirée entre copines bien arrosée !

Edmond Prochin.

Posté(e)

L'histoire est extravagante avec bien marrante, et c'est très bien. Quand je lis votre texte je pense à l'adolescente qui aurait pu l'écrire !

Account

Navigation

Configure browser push notifications

Chrome (Android)
  1. Tap the lock icon next to the address bar.
  2. Tap Permissions → Notifications.
  3. Adjust your preference.
Chrome (Desktop)
  1. Click the padlock icon in the address bar.
  2. Select Site settings.
  3. Find Notifications and adjust your preference.