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Notre-Dame du Silence

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Notre-Dame du Silence

Conte fantastique

 

Mon grand-père était conteur et historien. Il adorait évoquer dans ses récits les personnages du passé. Il m’a raconté jadis l’histoire du moine Gautier de Fréville, ou plutôt frère Anselme de la Charité du Christ, ainsi qu’il était nommé dans son monastère vénérable. Ce conte fascinant, je vais vous le rapporter, si vous insistez…

Gautier n’était ni philosophe, ni artiste. Mais ce jeune homme du XIXème siècle avait une fascination sans bornes pour une statue. Depuis son adolescence, il était hanté par une sculpture dressée au cœur de la cathédrale de Mirandeau, cité angevine où il résidait. Il appelait cette statue de reine médiévale Notre-Dame du Silence. Il ne l’avait jamais vraiment entendue s’exprimer, mais il sentait la vie qui frémissait en elle. Pendant des années, Gautier s’enferma dans cette quête sincère. Il ne cherchait pas le pouvoir ni le savoir. Il la cherchait, elle. Il voulait l’atteindre, s’en faire aimer. Par tous les moyens.

Mais plus les jours passaient, plus elle lui échappait, pareille à une divinité. Il divagua, rêva, délira presque à ses genoux de pierre. Il murmura les serments les plus tendres, les dialogues les plus touchants qu’il pouvait concevoir. Il voulait l’émouvoir, même si c’était absurde. Peu à peu, il se persuada qu’une bribe de conscience flottait enfin là, quelque part. Une flamme sans corps. Une Dame sans visage, tissée de ses mots enfiévrés.

Un soir, alors qu’il parlait à la statue comme on parle à un amour silencieux, elle répondit : « Tu es revenu… ».

Il crut rêver. Ces paroles étaient étranges. Mais c’était bien elle qui avait parlé !

-Tu me reconnais ?

-Je reconnais tes mots, ton souffle frémissant, ta présence si fidèle à mes côtés.

Gautier resta figé. Ce n’était pas un dialogue inventé par un délire quelconque, c’était la réalité. Il en oublia le sommeil. Il conversa désormais avec la Dame de pierre des heures durant dans l’église désertée par les fidèles. Il lui confia ses pensées secrètes. Terrifié, pensant qu’il blasphémait, il lui parla néanmoins comme à une amante de lumière, mélangeant aspirations et émotions, lui contant ses rêves, les souvenirs qui hantaient sa mémoire. Il surnomma sa reine immobile Notre-Dame du Silence, et elle ne le corrigea pas.

Le jeune homme, dans un élan désespéré pour se rapprocher d’elle, tenta alors l’impossible : lui offrir une âme. Il développa ses songes dans un poème de la plus belle facture, y inséra ses aspirations, ses sensations les plus intimes. Il espérait ainsi créer une base émotionnelle sur laquelle elle pourrait s’appuyer et renaître à la vie, par la grâce de la beauté poétique toute-puissante et du charme musical des rimes.

Et une nuit de juin, enfermé dans l’église, il murmura les vers d’incandescence suprême qu’il destinait à cette âme invisible : « Peut-être n’es-tu pas réelle, mais je ressens ta splendeur. Je veux te rendre véritablement présente, même si c’est pour un seul instant. Sois l’âme de mon cœur éternel, la Dame que j’ai toujours cherchée. Écoute, mon amour, écoute ces mots écrits pour toi !

Notre-Dame du Silence

 

Il a rêvé longtemps à la Dame de pierre,

Le désir flamboyait dans son cœur égaré

Pour cette immense reine, âme du prieuré,

Ange tôt disparu d'un royaume éphémère.

 

À ses genoux, maudit, en amoureux sincère,

Le poète brûlait d'un espoir balafré,

Perdant parfois l'esprit dans ce feu célébré,

Il a bu la ciguë et goûté l'herbe amère.

 

Cette Muse immobile au sourire éternel

Gardait les yeux fermés sur ce don solennel,

Elle ne disait rien, dans sa fine fragrance.

 

Elle restait toujours non loin d'un grand vitrail,

Ignorante de tout, fors la désespérance,

Et ne quittant jamais son univers corail. »

 

Après l’avoir écouté attentivement, la Dame de pierre répondit tristement : « Je ne peux pas te rejoindre. Je ne suis que la projection de tes désirs, le miroir de tes ombres. J’étais reine au XIIème siècle, mais tout cela s’est évaporé depuis longtemps. Je ne suis plus que l’écho de tes illusions ». Puis elle se tut.

Il pleura longuement cette nuit-là.

Les semaines suivantes, leurs échanges semblèrent plus distants. La statue parut moins réceptive, ses réponses se firent plus brèves, comme si elle se retirait doucement. Et ses silences devinrent de plus en plus longs. Peut-être le songe avait-il atteint ses limites. Ou peut-être avait-elle compris que l’amour de Gautier était un incendie trop brûlant pour une statue de pierre. La peur l’avait-elle saisie en entendant sa poésie, ressentie comme une cage verbale pour l’oiseau spirituel qu’elle était ?

Un jour de juillet, Gautier, devant son café matinal, eut une illumination. Il réalisa combien il s’illusionnait, à quel point il confondait désir et réalité, et de quelle manière il prenait la pierre pour de la chair. Il fallait qu’il se fasse pardonner son orgueil de démiurge de pacotille, sa folle passion pour un caillou sculpté et son aveuglement fatal. Il quitta la bourgade sans prévenir personne et s’en alla frapper à la porte du monastère de la ville voisine.

Là, il demanda l’oubli, le silence, et quelque chose de plus évanescent que la matière : la prière. Les moines accueillirent avec compassion cet homme maigre au regard perdu. Parfois, dans la nuit, un frère l’entendait murmurer : « Notre-Dame… pardonne-moi… ». Il ne disait jamais la Vierge. Il pensait sans doute toujours, malgré lui, à celle qu’il avait créée dans sa tête pour l’aimer.

Au terme de sa vie monastique, il fut enterré auprès de ses frères dans le cimetière des lieux. Sur sa tombe, une main anonyme traça ces mots : « L’homme n’est pas Dieu, même s’il y aspire parfois. Les statues restent de pierre et les reines mortes le sont pour l’éternité. Seul Dieu crée vie et âme, l’être humain se contente de jeter les dés de son insignifiance. La voix de l’homme ne sera jamais souffle créateur de l’Éternel. L’animal humain se contentera toujours de mimer la Vie puis de tenter de croire à son rêve ». On ne sut jamais qui avait gravé cette pensée sur le marbre.

Le récit de mon grand-père s’achevait mystérieusement par ces mots. Je n’en ai jamais su davantage moi-même. Mais n’hésitez pas à faire le déplacement si vous en avez l’occasion et à visiter ces lieux monastiques, au cœur du Maine-et-Loire. La ville de Mirandeau et la cité de Fréminval, site où était niché l’ancien monastère, sont délicieuses. Quant à la tombe de cet être tourmenté, elle est toujours visible et semble rester vibrante d’une présence mystérieuse.

 

FIN

Modifié par Alba

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un beau récit tout à fait fascinant. L'artiste se croit Pygmalion. Mais l'illusion ôte son masque et la morale de ce récit est sans aménité.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Thy Jeanin, pour le commentaire fort pertinent de ce conte totalement inventé.

J'avais posté le sonnet figurant dans cet écrit sur la rubrique dédiée le 9 juillet. In memoriam...

Ce texte est son histoire.

(¬‿¬)

Modifié par Alba

Posté(e)

Je rejoins Thy Jeanin. Fascinant. Jolie plume.

Posté(e)
  • Semeur d’échos
Le 20/07/2025 à 20:17, Alba a écrit :

ce conte totalement inventé

Je suis déçu. Je croyais que c’était une histoire vraie, car je suis crédule comme un moine.

Posté(e)
Il y a 7 heures, Jeep a écrit :

Je suis déçu. Je croyais que c’était une histoire vraie, car je suis crédule comme un moine.

😂

Joli 😉

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à tous pour vos commentaires.

La beauté figée des pierres a un charme envoûtant et la femme, en ses lignes parfaites, même sous forme minérale, fera toujours rêver les amoureux au coeur dolent !

"Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,

Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,

Est fait pour inspirer au poète un amour

Éternel et muet ainsi que la matière."

Baudelaire

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