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Oeuvres anthumes de la Mère Jo (7)

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La Foire aux merveilles de la vallée des Bourdilles

Rien n'aurait pu me retenir ce matin-là.

Pas même un déluge ou un appel urgent du roi en personne.

Chaque mi-juillet, lorsque la lune commence à dorer les gerbes de blé, la Foire des Bourdilles ouvre ses portes à l'impossible.

Et cette année, j'y allais accompagnée de la plus exquise des compagnes : la comtesse de Bécu, ma complice en escapades extraordinaires.

L'aube naissait à peine lorsque notre calèche franchit les grilles du domaine.

Les deux alezans Astaroth et Belphégor, (baptisés ainsi après notre délicate escapade syrienne qui nous vit traverser le désert en tenue de harem, poursuivies à la fois par les janissaires du pacha et les moines bibliophiles du monastère de Mar Musa - mais ça, cher lecteur est une autre histoire qu'il faudra un jour que je vous raconte entre deux gorgées de raki) secouaient leur crinière pailletée de rosée.

Le cocher, ce cher Fédéric-Hilarion de la Rouette (que les filles d'opéra appelaient "Fédou-le-Vertueux" avec un sourire en coin), portait encore la cicatrice en forme de croissant de lune que lui avait valu notre fuite extravagante devant les derviches tourneurs d'Alep.

(Cette nuit-là, pris d'une ferveur particulière en apercevant la comtesse exécuter une valse orientale sous les arcades du souk, ces saints hommes s'étaient mis à tournoyer comme des toupies ensorcelées, déclenchant un mini-cyclone qui souleva les jupons de toutes les dames présentes, à la grande joie des marchands de pastèques.)

Nous n'avions dû notre salut qu'à l'intervention providentielle d'une vieille devineresse qui jeta sur notre calèche une poignée de poudre d'étoiles filantes, et à l'endurance remarquable d'Astaroth et Belphégor, qui nous portèrent jusqu'au bord de l'Euphrate en galopant sur les reflets de lune dans les flaques d'huile parfumée.) (mais ceci est aussi une autre histoire)

La comtesse, drapée dans son velours pourpre (teint avec les fameuses cochenilles du couvent de Santa Magdalena, sachez-le), semblait avoir bu à la fontaine de jouvence.

La lumière dorée du petit jour sculptait son profil de médaille renaissance, faisant danser les topazes de ses boucles d'oreilles.

Regarde comme Tante Thérèse a retrouvé des couleurs !  murmurai-je en agitant mon mouchoir brodé par les nonnes de Saint-Gildas.

Sa robe mauve flottait autour d'elle comme un nuage de glycine ; j'en eus la larme à l'œil droit.

La chère femme nous répondit d'un geste maladroit, encore affaiblie par les bains de boue de Karlsbad où elle prétendait soigner son arthrose (mais nous savions tous qu'elle y jouait au bésigue avec le baron de la Caillebotte).

Le chemin serpentait entre les champs de lavande où des milliers de fils de la Vierge scintillaient comme une armée de fées couturières.

La comtesse gardait un silence éloquent, mais je voyais battre son pouls à la tempe, là où une veine bleutée dessinait cette petite arabesque qui me fascinait tant.

Lorsque nous franchîmes la crête des Trois-Saules, le spectacle nous coupa le souffle.

La vallée grouillait d'une féerie organisée : des chapiteaux aux couleurs improbables (ce violet profond qui n'existe qu'au crépuscule des jours de chance), des échoppes montées sur queues de paon, et cette lumière - cette extraordinaire lumière - qui semblait sourdre du sol plutôt que tomber du ciel.

On prétend qu'un alchimiste fou y aurait enterré son or ... chuchota la comtesse en ajustant ses gants en peau de cygne. 

Mais moi je crois plutôt à la légende des fées facétieuses qui auraient égaré ici leur catalogue d'émerveillements !

L'air était un cocktail enivrant de cannelle volcanique, de caramel brûlé et de cette note musquée que l'on ne trouve que dans le sillage des  femmes porteuses de secrets : cette fragrance complexe où se mêlent l'encre des lettres jamais envoyées, la cire des cachets brisés et l'ombre douce-amère des confidences murmurées à l'oreille des nuits sans lune.

Nous nous engouffrâmes dans le dédale des allées, frôlant des marchands de nuages en bocal, des vendeurs d'échos perdus et de curieux étals proposant d'effacer toutes rides pour séduire les jeunes gens, avec de la bave d'escargot.

Devant le stand aux bulles de souvenirs, un vieil homme avec des yeux pareils à des raisins secs trempés dans le whisky, nous conseilla d'une voix qui crissait comme une plume sur un vieux papyrus : choisissez bien, Mesdames ! en montrant des fioles où dansaient des lueurs changeantes. 

Celle-ci contient le rire d'une mariée par temps de neige ... celle-là, le soupir d'un enfant qui voit sa première étoile filante.

 La comtesse en choisit deux : une bleue pour mes jours de spleen, une dorée pour nos jours de folie.

Les fioles tintèrent joyeusement contre son collier en diamants noirs, comme si elles reconnaissaient une âme sœur.

Plus loin, un herboriste à barbe de bouc vendait des graines de légendes dans des cornets en papier bible. 

Plantez-en une au clair de lune en chantant votre secret le plus cher, et vous récolterez un poème au parfum de jasmin !

La comtesse en glissa une poignée dans son réticule en murmurant : pour le jardin derrière l'ancien puits ... là où personne ne va jamais ...

Mais ce fut l'échoppe Chuchotis en Conserve qui nous ensorcela le plus.

Derrière un rideau de perles grenat, Madame Zéphyrine (dont les pupilles verticales rappelaient étrangement celles de la chatte angora de la duchesse d'Orvieto) proposait des murmures sous vide.

Ceci est un "Je t'aime" prononcé en 1843 sur le Pont des Arts, susurra-t-elle en caressant une boîte recouverte de satin orné de cœurs.

De ses doigts gantés qui sentaient le santal et les secrets, elle me tendit une petite boîte étoilée : Pour vous, chère amie ... À n'ouvrir que lors d'une nuit où vous aurez peur de vos propres pensées.

C'est en sortant de la grande roue (dont les balancements nous rappelèrent le vertige des premiers baisers) que nous tombâmes sur Encres et Enchantements.

Le propriétaire, un érudit écrivain, un certain M. Sylvestre, avait des doigts tachés d'azur et de pourpre comme s'il avait essayé d'attraper des arcs-en-ciel.

Son stylo-plume en argent lunaire était gravé de runes qui se déplaçaient quand on clignait des yeux.

 Il capture les rêves fuyards, expliqua-t-il tandis que la comtesse essayait la plume sur un parchemin.

Les mots dansaient puis s'évaporaient en une petite fumée sentant l'iris et l'orage.

Ces encres n'avaient point la vulgarité des pigments communs : c'étaient des liqueurs de conteuse-fée, des breuvages où macéraient depuis des lunes des pétales de métaphores et des écorces de vieux parchemins ensorcelés.

L'encre de minuit bouillonne comme un ciel d'été chargé d'éclairs

L'encre de sanguine rougit quand on lui murmure des compliments

Quant à l'encre éphémère, elle dessine des mots aussitôt changés en cendre ... avant de renaître sur d'autres pages, dans d'autres mains, à des années-lumière de là, ajouta-t-il.

Avec ça ! murmura la comtesse en me tendant les précieux flacons, tu m'écriras une histoire qui me fera pleurer des larmes en forme de petits diamants, comme cette fois à Samarcande, tu t'en souviens ? (ô quel précieux souvenir !)

Elle cligna de l'œil : et n'oublie pas le chapitre avec le derviche et ses pigeons voyageurs !

Nous achevâmes cette journée à l'Auberge du Sablier Renversé, où le serveur (un certain Luigi, qui prétendait avoir été joueur de théorbe à la cour des Médicis) nous servit un vin doré qui avait le goût des apéritifs pris sur les terrasses en pente de Naples.

La comtesse, les joues rosies par l'ivresse des merveilles, leva son verre : À nos prochaines folies ... et aux mots que tu vas écrire avec ces encres volées aux anges !

Dans la calèche du retour, alors qu'Astaroth et Belphégor trottinaient allègrement, je sentis contre mon épaule le poids doux de la comtesse endormie.

Son parfum si caractéristique - ambre gris et quelque chose d'indéfinissable qui ressemblait à de la lumière liquide - se mêlait à l'odeur des foins coupés.

Et dans le creux de ma paume où dansait l'ombre portée de ses cils, je sus quelle histoire réclameraient ces encres.

Une histoire où chaque mot serait un sortilège, chaque phrase un labyrinthe, et dont elle seule détiendrait le fil d'or ... ma chère comtesse de Bécu !

(joailes -) 7 juillet 2025 - 22h 39

Modifié par Joailes

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un récit tout à fait réussi, empli d'inventivité et de charme !

Posté(e)
  • Semeur d’échos
Le 07/07/2025 à 22:39, Joailes a écrit :

aux mots que tu vas écrire avec ces encres volées aux anges !

Voilà le secret de votre écriture, @Joailes !

Et merci pour le voyage (Syrie, Palma de Majorque, l’île de la Réunion, Samarcande, les pentes du Vésuve … ).

Posté(e)
  • Auteur

Merci @Jeep alias Fidel Lekteur je vous offre un ticket pour un nouveau tour de calèche dans mon imaginaire !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Cet épisode me semble particulièrement serein.

Le 07/07/2025 à 22:39, Joailes a écrit :

Une histoire où chaque mot serait un sortilège, chaque phrase un labyrinthe, et dont elle seule détiendrait le fil d'or

C'est tout toi, en vérité, ça! Ne change rien.

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