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Les neuf doigts

Featured Replies

Posté(e)
  • Administrateur

à ce battement aigu dans l’air figé, il le reconnaît qui rentre.

pas lui vraiment, l’autre, celui que la lumière fuit dans l’escalier.

le soir s’affaisse, sans couvercle, sur sa gorge nouée comme un sac.

le bruit qui ne dit rien fait trembler la couleur délavée des murs.

il se fait petit, plus mince qu’un fil entre deux respirations.

mais pas assez. jamais assez. même l’ombre, parfois, le trahit.

les murs ont des oreilles, oui, mais aussi des poings et des garrots.

il est un corps qui devine, et qui attend sans nommer.

sur la table, là, juste au bord, une cicatrice très fine, si fine.

elle n’était pas là hier — ou sans doute ne voulait-il pas la voir.

le bois garde tout, plus que la peau, plus que les mots perdus.

il passe le doigt dessus, tremblante éraflure mémorielle.

il compte jusqu’à neuf, pas dix, neuf ça sonne plus juste, plus lui.

les neuf doigts de sa singularité — de son propre équilibre.

ils savent où se poser, ces doigts, comme des oiseaux malades.

il retient son souffle ; surtout veiller à ne pas attirer l’attention.

le plafond fuit encore, mais ce n’est pas de l’eau, non.

c’est une sorte de densité, une attente grise en suspension.

les anges qu’on lui a promis s’y cognent et s’y déforment.

il y a dans le plâtre une douleur que même les yeux refusent.

il sait boire le silence comme on avale des billes en verre brûlantes.

elles roulent jusqu’au ventre, s’entrechoquent, s’installent au fond.

ça ne fait pas de bruit, nul ne voit mais le corps, lui, sait.

les douleurs muettes ont des chemins que la voix n’éclaire pas.

comme la table, le tapis se souvient. il voit tout, mais ne dit rien.

il garde l’empreinte des pas, des genoux, des tombées nettes.

c’est un témoin fatigué, une peau de sol complice et neutre.

rien ne remonte. tout s’enfonce. même lui, un peu, chaque jour.

parfois, il met un pied hors du jour, à tâtons, sans trop y croire.

mais la lumière s’arrête toujours juste avant ses chevilles nues.

elle a appris, tout comme lui, à contourner ce seuil-là.

il est encore dedans, mais plus vraiment présent — un flou.

lui. ce mot-là le dégoûte. il le sent marcher dans ses veines.

pas un prénom non. une masse. un grand cri pris dans un corps.

il parle bas. c’est toujours sa façon de hurler sans bruit avant.

lui se recourbe à l’intérieur, que le dehors ne puisse s’en douter.

il est un vieux morceau de craie à frotter en vain contre l’oubli.

il s’efface en fine poudre blanche sur un grand tableau noir.

les lettres ne restent pas. elles s'enfuient entre ses neuf doigts.

le savoir ne peut avoir de place dans un corps qui survit.

une voix timide lui chuchote qu'il est le contraire d’un prénom.

on l’appelle "ça", "toi", "tiens", "rien" — des mots sans regard.

il vit au milieu d’un lexique bien trop court pour consoler.

son nom se cache au fond d'un tiroir que personne n'ouvre.

il parle. mais ses mots le contournent, puis l’avalent de biais.

alors se faufiler dans une phrase jamais dite, jamais pensée.

y glisser ses épaules, son ventre, un peu de ce qui vacille.

y rester, longtemps puis ressortir et voir que le monde a durci.

il écrit dans sa tête un poème qu'il lui faut aussitôt brûler.

trop risqué. trop près. trop à nu, trop lui. ça pourrait se voir.

Il a des phrases entières coincées dans les coudes, les genoux.

elles veulent sortir, mais la peau les retient de force.

à l’école, il respire un peu, redevient presque quelqu’un.

les murs sont blancs, les voix douces et les pas légers.

bien mentir, dire oui tout va bien mais pas trop vite.

simplement répondre. ne pas crier, faire semblant.

il dit oui avec un mot qui n’a pas de jambes.

il ne va nulle part, ce mot. il reste cloué à la langue.

personne ne pourra le suivre. il ne mène à aucune porte.

c’est un "oui" pour dire qu'il est là mais n’insistez pas.

parfois il se parle, mais sans bouche, sans son, sans gorge.

juste une vibration dans les os, comme un violon sous le derme.

il se dit : tiens bon. ou : pas maintenant. ou : plus tard.

ça suffit, parfois, pour ne pas devenir une pièce vide.

dans la cour, les autres jouent, courent, se bousculent.

il reste au bord, dans l’ombre, à s’inventer des sorties.

à fabriquer des portes, des passages, des trous dans l’air.

personne ne voit rien, mais lui, il y passe, mutique.

il ne sait pas dire s'il est encore là, ou revenu.

il marche, il parle, il répond, il rit même, parfois.

mais quelque chose reste caché dans une boîte sans clé.

et c'est avec ce qui ne sort jamais qu'il écrit de ses neuf doigts.

Modifié par Eathanor
Correction orthographique

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le portrait d'un être différent vivant dans un monde de souffrance.

Le lecteur ne peut qu'être touché par ces mots qui mettent en lumière la tragédie d'une existence.

Modifié par Alba

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Ce long poème décrit un garçon qui présente un trouble de personnalité, qui ne sait pas qui il est, peut-être une forme d’autisme, en tout cas une grande difficulté à s’accepter et dont le sentiment d’incomplétude se manifeste par ce refus symbolique de compter ses doigts au-delà de neuf. Le texte, âpre, est à bien des égards poignant et fait espérer que ce garçon trouvera un jour la clé de la boîte dans laquelle il se sent enfermé.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le langage est au coeur de ces mots. Un très bel écrit poignant , d'une grande densité et d'une belle profondeur, @Eathanor

il ne sait pas dire s'il est encore là, ou revenu.

il marche, il parle, il répond, il rit même, parfois.

mais quelque chose reste caché dans une boîte sans clé.

et c'est avec ce qui ne sort jamais qu'il écrit de ses neuf doigts.

Il y a tant dans ces mots, @Eathanor

Un passé, toujours présent, douloureux et une belle réaffirmation de sa différence.

Le dernier vers est particulièrement émouvant.

Posté(e)
  • Semeur d’échos
Il y a 7 heures, Eathanor a écrit :

sur la table, là, juste au bord, une cicatrice très fine, si fine.

elle n’était pas là hier — ou sans doute ne voulait-il pas la voir.

le bois garde tout, plus que la peau, plus que les mots perdus.

il passe le doigt dessus, tremblante éraflure mémorielle

Pour moi, un grand moment de vérité dans ce passage de votre très dense poème @Eathanor

Posté(e)
Il y a 12 heures, Eathanor a écrit :

une voix timide lui chuchote qu'il est le contraire d’un prénom.

on l’appelle "ça", "toi", "tiens", "rien" — des mots sans regard.

il vit au milieu d’un lexique bien trop court pour consoler.

son nom se cache au fond d'un tiroir que personne n'ouvre.

Je vais essayer de ne pas tomber dans le pathos

mais il me semble que tout est résumé dans ce passage ...

Un style qui se découvre de plus en plus.

Posté(e)
Il y a 17 heures, Eathanor a écrit :

à ce battement aigu dans l’air figé, il le reconnaît qui rentre.

pas lui vraiment, l’autre, celui que la lumière fuit dans l’escalier.

le soir s’affaisse, sans couvercle, sur sa gorge nouée comme un sac.

le bruit qui ne dit rien fait trembler la couleur délavée des murs.

il se fait petit, plus mince qu’un fil entre deux respirations.

mais pas assez. jamais assez. même l’ombre, parfois, le trahit.

les murs ont des oreilles, oui, mais aussi des poings et des garrots.

il est un corps qui devine, et qui attend sans nommer.

sur la table, là, juste au bord, une cicatrice très fine, si fine.

elle n’était pas là hier — ou sans doute ne voulait-il pas la voir.

le bois garde tout, plus que la peau, plus que les mots perdus.

il passe le doigt dessus, tremblante éraflure mémorielle.

il compte jusqu’à neuf, pas dix, neuf ça sonne plus juste, plus lui.

les neuf doigts de sa singularité — de son propre équilibre.

ils savent où se poser, ces doigts, comme des oiseaux malades.

il retient son souffle ; surtout veiller à ne pas attirer l’attention.

le plafond fuit encore, mais ce n’est pas de l’eau, non.

c’est une sorte de densité, une attente grise en suspension.

les anges qu’on lui a promis s’y cognent et s’y déforment.

il y a dans le plâtre une douleur que même les yeux refusent.

il sait boire le silence comme on avale des billes en verre brûlantes.

elles roulent jusqu’au ventre, s’entrechoquent, s’installent au fond.

ça ne fait pas de bruit, nul ne voit mais le corps, lui, sait.

les douleurs muettes ont des chemins que la voix n’éclaire pas.

comme la table, le tapis se souvient. il voit tout, mais ne dit rien.

il garde l’empreinte des pas, des genoux, des tombées nettes.

c’est un témoin fatigué, une peau de sol complice et neutre.

rien ne remonte. tout s’enfonce. même lui, un peu, chaque jour.

parfois, il met un pied hors du jour, à tâtons, sans trop y croire.

mais la lumière s’arrête toujours juste avant ses chevilles nues.

elle a appris, tout comme lui, à contourner ce seuil-là.

il est encore dedans, mais plus vraiment présent — un flou.

lui. ce mot-là le dégoûte. il le sent marcher dans ses veines.

pas un prénom non. une masse. un grand cri pris dans un corps.

il parle bas. c’est toujours sa façon de hurler sans bruit avant.

lui se recourbe à l’intérieur, que le dehors ne puisse s’en douter.

il est un vieux morceau de craie à frotter en vain contre l’oubli.

il s’efface en fine poudre blanche sur un grand tableau noir.

les lettres ne restent pas. elles s'enfuient entre ses neuf doigts.

le savoir ne peut avoir de place dans un corps qui survit.

une voix timide lui chuchote qu'il est le contraire d’un prénom.

on l’appelle "ça", "toi", "tiens", "rien" — des mots sans regard.

il vit au milieu d’un lexique bien trop court pour consoler.

son nom se cache au fond d'un tiroir que personne n'ouvre.

il parle. mais ses mots le contournent, puis l’avalent de biais.

alors se faufiler dans une phrase jamais dite, jamais pensée.

y glisser ses épaules, son ventre, un peu de ce qui vacille.

y rester, longtemps puis ressortir et voir que le monde a durci.

il écrit dans sa tête un poème qu'il lui faut aussitôt brûler.

trop risqué. trop près. trop à nu, trop lui. ça pourrait se voir.

Il a des phrases entières coincées dans les coudes, les genoux.

elles veulent sortir, mais la peau les retient de force.

à l’école, il respire un peu, redeviens presque quelqu’un.

les murs sont blancs, les voix douces et les pas légers.

bien mentir, dire oui tout va bien mais pas trop vite.

simplement répondre. ne pas crier, faire semblant.

il dit oui avec un mot qui n’a pas de jambes.

il ne va nulle part, ce mot. il reste cloué à la langue.

personne ne pourra le suivre. il ne mène à aucune porte.

c’est un "oui" pour dire qu'il est là mais n’insistez pas.

parfois il se parle, mais sans bouche, sans son, sans gorge.

juste une vibration dans les os, comme un violon sous le derme.

il se dit : tiens bon. ou : pas maintenant. ou : plus tard.

ça suffit, parfois, pour ne pas devenir une pièce vide.

dans la cour, les autres jouent, courent, se bousculent.

il reste au bord, dans l’ombre, à s’inventer des sorties.

à fabriquer des portes, des passages, des trous dans l’air.

personne ne voit rien, mais lui, il y passe, mutique.

il ne sait pas dire s'il est encore là, ou revenu.

il marche, il parle, il répond, il rit même, parfois.

mais quelque chose reste caché dans une boîte sans clé.

et c'est avec ce qui ne sort jamais qu'il écrit de ses neuf doigts.

Un écrit puissant où les « mots ne contournent pas « rien » et ne restent pas sur la langue », neuf doigts pour écrire une vie nouvelle peut-être si la souffrance de cette enfance parvient à s’exprimer véritablement, un chemin, un chemin d’écriture…😌

Posté(e)

@Eathanor

Oui, les 12 doigts de pied et les 9 doigts de la main ! Au top !

Posté(e)

Des mots si forts, des images d'indicible douleur pour exprimer la souffrance et le traumatisme endurés, pour dire la violence gratuite et lâche.

Un texte éminemment cathartique dont la lecture ébranle irrémédiablement.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

La difficulté du lien avec l'autre, avec le monde, pour quelque cause que ce soit, handicap ou traumatisme, est finement déclinée, illustrée, mise en vers. On est dans ce sujet qui a tant de mal à se définir comme tel et dans son mal être. Votre plume s'est faite moins précieuse et plus fluide pour nous en émouvoir. Réussite parfaite! J'ai lu et relu sans me lasser, ému. 💫

Posté(e)

Je ne sais pas si Shubert aurait pu écrire cela, mais je pense à son destin contrarié ...

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