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Œuvres anthumes de la Mère Jo (6)

Featured Replies

Posté(e)

Monsieur, le chien noir

La kermesse avait eu un énorme succès.

Les invités étaient repartis repus et fort enthousiastes, dans la diligence-navette qui allait du château à la gare et vice-versa, les caisses étaient remplies d'espèces sonnantes et trébuchantes qui permettraient la réfection de la toiture avant l'hiver.

L'été était là, bien installé dans les moindres recoins, avec sa cohorte de désagréments qui ramollit les cerveaux, comme le beurre qu'on oublie de mettre au frigo et qui se transforme en un infâme liquide jaunâtre, ressemblant étrangement au pipi du chat.

Les cigales avaient envahi les arbres et c'est au son de leurs cymbales que ceux qui ne partaient pas en vacances apprenaient le braille sous les ventilateurs, histoire de passer le temps derrière de grosses lunettes noires.

Hakim Membête, habitué aux fortes chaleurs, faisait trempette avec Petit Jean dans une piscine gonflable dont il avait dû interdire l'accès à la comtesse de Bécu, avec tout le tact dont il était capable.

Celle-ci, depuis, ne quittait plus sa chambre équipée de climatiseurs sophistiqués et écoutait La Traviata à plein volume.

Tante Thérèse était partie à Dax pour sa cure annuelle et la moitié du personnel était en congé.

J'étais, je l'avoue, sans énergie notable, et je pensais déjà attendre l'automne pour renouveler l'encre de ma plume déshydratée qui séchait à vue d'œil dans son flacon.

Les volets clos ne suffisaient plus à tenir en respect la fournaise extérieure, et l’ombre même semblait faire pleurer les saules.

Dans la cuisine, Solange, toujours en mouvement malgré tout, avait entrepris de confectionner des sorbets maison avec les fruits trop mûrs du jardin.

L’odeur des pêches écrasées et des abricots fermentés se mêlait étrangement au parfum de citronnelle des pélargoniums sur le rebord des fenêtres.

De temps en temps, elle glissait vers moi un regard en coin, comme pour vérifier que je n’avais pas définitivement coulé dans l’apathie ambiante ou dans le gouffre profond d'une déprime estivale.

Hakim, quant à lui, avait trouvé refuge sous le tilleul, allongé sur un transatlantique bancal, un vieux numéro de Paris Match posé sur le visage pour se protéger des assauts insistants des guêpes. Petit Jean, à ses côtés, s’évertuait à construire un château de cartes, mais la moiteur de l’air faisait gondoler le papier avant même qu’il ne puisse achever le moindre étage.


Au loin, le ronflement intermittent de la tondeuse du vieux jardinier faisait croire que Nikolaï Rimski-Korsakov composait son interlude pour un bourdon.

Il s’interrompait toutes les deux minutes pour s’éponger le front avec un mouchoir à carreaux et maugréer contre cette satanée canicule qui vous lessive les neurones comme ma bonne et regrettée Léone ...

Moi, je restais vautrée dans le hamac équipé d'un système ingénieux de brumisateurs, sous la tonnelle de jasmin, observant les mouches tournoyer avec une lenteur obscène autour d'un pot de confiture presque vide.

Le seul effort que je consentais à faire était de tendre la main vers le verre de citronnade que Solange avait posé à ma portée ; les pulpes réduites à de petits caillots translucides flottant comme les têtards de l'étang me donnaient vaguement la nausée.

C’est là qu’est arrivé l’homme au chien noir.

Il a surgi au bout de l’allée, comme une ombre mal découpée dans l’air tremblant de chaleur.

Le chien, un mastodonte aux yeux jaunes, au poil râpé comme le pardessus du père de Daniel Guichard, trottinait devant lui, flairant les cailloux avec un sérieux de détective en mission.

L’homme, lui, avançait d’un pas traînant, vêtu d’un vieux costume de laine trop épais pour la saison .

Hakim a soulevé son Paris Match d’un doigt méfiant, tandis que Petit Jean, abandonnant son château de cartes en ruines, s’est figé, bouche entrouverte.

J’ai posé mon verre de citronnade déjà tiède, sentant une vague curiosité percer ma torpeur, et faillis tomber du hamac en poussant un couac.

Seule Solange, depuis la cuisine, a continué à remuer ses sorbets sans même lever les yeux, comme si un visiteur imprévu en costume d’hiver et son molosse inquiétant faisaient partie du paysage habituel.

L’homme s’est arrêté à quelques mètres de nous, essuyant son front luisant d’un revers de manche. Le chien, assis maintenant à ses pieds, fixait Hakim avec l’intensité d’un contrôleur des impôts.

Bonjour, a dit l’homme d’une voix rauque, comme rouillée par des années d'immobilisation au fond d'une glotte.

Je cherche le comte.

Il y eut un silence.

Quelque part, une cigale a repris son crissement strident, comme pour souligner l’absurdité de la question.

Le comte est mort en 1899, ai-je répondu enfin, en ajustant mes lunettes noires.

L’homme a cligné des yeux, lentement, comme un hibou en plein soleil cherchant à distinguer d'où venait ma voix.

Ah, a-t-il murmuré. Ça explique certaines choses. Je suis venu lui rapporter son chien.

L'homme a tiré sur la laisse usée, et le chien noir a avancé d'un pas, ses griffes grattant le gravier avec un bruit générateur de chair de poule.

Son chien ? Hakim a éclaté de rire, ce qui fit sursauter une nuée de moineaux dans les buissons. 

Le comte détestait les bêtes. Il a supprimé les paons du parc au grand dam de madame, tirait des fléchettes sur les chats et des pierres sur les oiseaux.

L’étranger a hoché la tête, comme si cette information confirmait une vieille théorie.

 C’est bien pour ça qu’il l’avait abandonné, a-t-il dit en caressant machinalement l’oreille déchirée du molosse. Dans un fossé, près de la gare de Brive. Il y a vingt ans.

Un frisson a traversé l’air étouffant.

Petit Jean s’était rapproché de Hakim, et même Solange, derrière la fenêtre, avait suspendu le bruit de sa cuillère contre le saladier.

Le chien, lui, fixait maintenant la façade du château, ses yeux jaunes plissés, comme s’il reconnaissait chaque pierre.

Il a mis tout ce temps à revenir ? ai-je demandé.

L’homme a haussé une épaule.

Les chiens ont leur propre notion du temps. Et de la vengeance.

Sur ce, il a lâché la laisse.

Le chien noir n’a pas couru.

Il a simplement marché, lentement, vers le perron, puis s’est couché devant la porte d’entrée, comme un maître qui, enfin, rentre chez lui.

L’homme, déjà, s’éloignait dans l’allée.

Attendez ! a crié Hakim. Il va faire quoi, maintenant ?

La silhouette s’est arrêtée, sans se retourner.

Ce que tous les chiens abandonnés font. Attendre.

Et sous le soleil écrasant, tandis que la diligence-navette passait au loin en grinçant, nous sommes restés là, à regarder ce nouveau résident s’installer, sans demander la permission.

La comtesse, quelque part derrière ses murs climatisés, a monté le volume de La Traviata.


Les jours suivants, chacun s'habitua au chien noir, aussi silencieux que les portraits poussiéreux de l’aile nord.

Il dormait devant la porte, mangeait les restes que Solange lui glissait avec une défiance mêlée de pitié, et nous ignorait tous superbement.

Un matin, pourtant, la comtesse de Bécu sortit de sa chambre.

Personne ne sut si c’était la fin d’un caprice ou l’effet d’une curiosité trop longtemps contenue.

Elle s’arrêta net en apercevant le chien.

Tiens, Monsieur le Comte, dit-elle simplement.

Le chien leva la tête, et leurs regards se croisèrent – elle, très pâle sous son ombrelle en dentelle, lui, immobile comme une statue de cire du musée Grévin.

... Juste une fois. Un mouvement lent, presque imperceptible, comme le balancier d'une horloge qui se déciderait enfin à reprendre son tic-tac après des années de silence.

La comtesse resta un instant figée.

Ses doigts se crispèrent sur le manche de son ombrelle, faisant craquer légèrement la soie tendue. Puis, avec une grâce mécanique, elle inclina la tête, un mouvement d'une courtoisie surannée, comme on en adressait autrefois aux visiteurs de marque.

Le chien posa son museau sur ses pattes avant, mais ses yeux jaunes ne quittèrent plus la silhouette de la comtesse tandis qu'elle traversait le hall d'entrée, ses talons claquant sur le marbre avec une nouvelle énergie.

Solange, qui observait la scène par l'entrebâillement de la porte de la cuisine, jura plus tard avoir entendu la comtesse murmurer en passant devant le chien :
Il faisait trop chaud, n'est-ce pas ?


Ce soir-là, pour la première fois depuis des semaines, les fenêtres du salon furent ouvertes, laissant entrer l'air du soir et le chant des grillons.

Et sur le perron, à la lueur de la lune, on pouvait voir deux ombres immobiles : une femme en kaftan bleu nuit parsemé d'étoiles, un chien noir allongé à ses pieds, comme s'ils avaient toujours été là, ensemble, depuis des siècles.

L'image était si belle, j'en eus le cœur serré. Je sortis aussitôt mon stylet graveur de mémoire pour l'immortaliser.


(joailes -) 30 juin 2025 - 22h 42





Posté(e)
  • Semeur d’échos

Intéressante rencontre entre les temporalités, le récit accroche le lecteur.

Les détails du décor et des personnages sont fignolés avec minutie, à déguster lentement pour en percevoir toute la richesse !

Posté(e)

Encore une question M'dame , deux même ( comme dirait le lieutenant Colombo:)

  • quel âge a donc ce chien Mr le comte ?

  • Je nai pas réussi à reconstituer le patronyme de cette bonne leone...

Et j'ai bien ri à l évocation du pardessus râpé du père Guichard 😁

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une histoire bien campée dans un été torpide. Loin de te laisser sèche, il t'a inspiré une histoire qui te vaudrait une médaille de la SPA. Un chien est sauvé. Leur ennemi a rejoint les ombres. J'espère que Cerbère lui a mordu les fesses trois fois plutôt qu'une!

Posté(e)
  • Auteur
Il y a 6 heures, Diane a écrit :
  1. quel âge a donc ce chien Mr le comte ?

  2. Je nai pas réussi à reconstituer le patronyme de cette bonne leone...

l'âge du comte.

il n'y en a pas ...

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Délicieuse lecture @Joailes

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Je prends connaissance avec retard de cet épisode, ravi d’y retrouver la vivacité et l’humour de votre écriture, @Joailes , ainsi que cette touche de fantastique qui fait le charme d’une histoire.

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